A Gstaad, un Don Giovanni goûteux

La Scène, Opéra

Gstaad. Grande Tente. 29-VIII-2015. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni KV 527, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo da Ponte. Mise en espace : Collectif dirigé par Erwin Schrott. Avec Erwin Schrott, Don Giovanni ; Tatiana Lisnic, Donna Anna ; Véronique Gens, Donna Elvira ; Stefan Pop, Don Ottavio ; Simon Bailey, Leporello ; Regula Mühlemann, Zerlina ; Christian Senn, Masetto ; Denis Sedov, il Commendatore. Ensemble Corund Luzern (chef de chœur : Stephen Smith) ; Orchestre La Scintilla Oper Zürich, direction : Pablo Heras-Casado.

Festivalzelt_29.8.15-14Profitant de leurs expériences scéniques pour faire vivre le théâtre de cet opéra, les interprètes de ce Don Giovanni en version de concert l’animent avec une verve extraordinaire, emportés qu’ils sont par un formidable orchestre dirigé par la baguette inspirée du jeune chef espagnol .

En version de concert, les opéras peuvent être d’un ennui magistral. Avec les chanteurs assis en rang d’oignons, se levant et se rasseyant en un ridicule ballet, la partition en main, les voir pousser leur chansonnette l’un après l’autre sans qu’on comprenne le propos de l’intrigue a de quoi rebuter le lyricomane averti. Cependant, avec Don Giovanni, on reste attiré par l’œuvre du divin Mozart.

A Gstaad, malgré ces réserves, l’alléchante distribution contribuait à convaincre l’amateur d’assister à ce concert. Bien lui en a pris car la production du Festival Menuhin l’aura comblé au-dessus de toute espérance.

Dès les premières notes de l’ouverture, l’énergie, l’extrême dynamisme insufflés par la direction de à un précis et magistral font émerger un climat chargé d’électricité et d’influx artistique. La sensation que l’on entend cette musique sous une image nouvelle, avec des couleurs, des rythmes jamais entendus jusqu’ici, c’est tout l’art de l’incroyable chef espagnol.

Une impression qui se confirme avec l’entrée du (Leporello). Formidable acteur, le baryton-basse possède une clarté d’émission phénoménale et une diction parfaite. A l’aise en scène, il cultive l’humour des situations avec bonheur. Poussant son personnage aux limites de la caricature, campe un serviteur désopilant. Si son « air du Catalogue » reste un moment de pur bonheur vocal et théâtral, la scène où il prend le rôle de Don Giovanni pour séduire Donna Elvira est un petit chef d’œuvre de bouffonnerie. Sa théâtralité est d’une telle évidence qu’on en oublie presque l’admirable chanteur.

A ses côtés, (Don Giovanni) ne démérite pas. Son personnage est typé tel un conquérant, avec l’audace vulgaire du séducteur. Le geste brutal, l’allure désinvolte, il est un Don Giovanni irrésistible et détestable à la fois. La voix d’une puissance peu commune, emporté par le jeu, il ne fait face au public qu’en de rares occasions. Lorsqu’il s’adresse au public, on peut apprécier une voix jeune mais qui a tendance à la saturation dans les forte. Si elle manque parfois de nuance, dans « Deh vieni alla finestra » elle se fait d’une extrême tendresse, tendresse à laquelle la guitariste qui l’accompagne se prête dans un moment de complicité amoureuse charmant.

Festivalzelt_29.8.15-17À l’aisance scénique de ces deux protagonistes s’ajoute la classe naturelle d’une (Donna Elvira) en grande forme vocale. Sa présence, sa silhouette longiligne dans un fourreau noir, ses longues mains expressives, donnent à son personnage une dignité ambiguë quand on sait que Donna Elvira ne peut résister au charme de Don Giovanni. Vocalement, les ans ne semblent avoir aucune prise sur sa voix toujours parfaitement conduite.

Si ces trois protagonistes dominent le plateau vocal sans pour autant écraser leurs collègues, les autres solistes offrent des prestations de bon niveau. Si (il Commendatore) était hésitant aux premiers tableaux, il s’avère terrifiant dans la scène finale, laissant paraitre un instrument vocal imposant. De son côté, le baryton (Masetto) fournit une très honnête interprétation de ce personnage mozartien particulièrement ingrat. Autre rôle terrible, celui de Don Ottavio avec deux airs si connus du public qu’ils ne souffrent d’aucune approximation ni de style, ni de vocalité. Or, le ténor roumain n’a ni la légèreté aérienne, ni la ligne vocale du rôle. S’ensuit alors une prestation sans relief alliée à une prononciation très approximative de la langue de Dante.

Du côté féminin, la très (trop ?) jeune soprano (Zerlina) a pour elle le charme de sa voix. Toutefois, son manque d’expérience lui joue des tours. Ainsi, on l’a trouvée à plusieurs occasions en décalage avec l’orchestre et plus dangereusement (pour ses collègues) dans les ensembles. Avec la soprano (Donna Anna) on retrouve les approximations vocales et de diction remarquées lors de sa prestation parisienne du rôle. Outre le fait que, comme son collègue , elle n’a pas le style vocal adéquat à cette musique, sa voix (quand bien même d’agréable couleur) est trop lourde pour les vocalises mozartiennes.

Peut-être faut-il aussi relever que la légèreté, l’ironie du propos musical et l’énergie de la direction d’orchestre peuvent ne pas avoir convenu à certains solistes. L’esprit de fête débridée régnant au sein de l’interprétation, répétons-le, formidable, imprimée à ce splendide orchestre par le chef Pablo Heras-Casado a donné une couleur théâtrale totalement nouvelle, voire surprenante, à cet opéra.

A noter enfin que, pour cette production en tous points goûteuse, a revêtu aussi le costume de metteur en scène pour diriger ses collègues dans cette mise en espace si réussie. Chapeau !

Crédit photographique : © Raphael Faux

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.