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Vanessa Benelli Mosell fait la [R]évolution

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La jeune pianiste Vanessa Benelli Mosell fait une entrée remarquée dans le milieu de la musique classique avec un premier disque qui met à l’honneur Stockhausen ! Polyglotte et globe-trotteuse, elle apporte un vent frais au monde musical.

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vanessa benelli mosell 2015

« Travailler avec Stockhausen m’a donné une connaissance de son univers musical, ainsi que des enseignements uniques, spécifiques et techniques sur ses œuvres pour piano. »

ResMusica : Vous êtes réputée pour vos interprétations des Klavierstücke de , comment avez-vous découvert cette musique ?
 : À l’âge de dix ans, j’étais dans une période où j’avais envie de tout découvrir et de tout connaître. Mon intérêt se portait vers des choses qui étaient apparemment considérées comme élitistes et que l’on disait uniquement accessibles à des initiés. La musique « contemporaine » en faisait partie. Je voulais aussi avoir le plaisir d’entendre ce langage étrange, loin des a priori. Je voulais écouter et ressentir cette musique comme Mozart, Beethoven ou Chopin, mes compositeurs préférés. Alors que j’avais onze ans et que je venais de faire mes débuts à New York, mes parents m’ont emmenée à un concert de Maurizio Pollini au Carnegie Hall. Le pianiste jouait l’un des Klavierstücke de Stockhausen que j’entendais alors pour la première fois. Je me suis dit qu’un jour je jouerai cette musique. Cela ne n’est pas passé instantanément et j’ai attendu beaucoup d’années avant de m’y confronter. J’ai auparavant appris le répertoire traditionnel sans lequel il me serait impossible de jouer la musique de notre temps.

RM : Vous avez eu l’opportunité de travailler avec le compositeur. Qu’est-ce que ces rencontres vous ont appris ?
VBM : Travailler avec Stockhausen m’a donné une connaissance de son univers musical, ainsi que des enseignements uniques, spécifiques et techniques sur ses œuvres pour piano. Ses conseils sur les Klavierstücke ont été essentiels pour me permettre de rendre toutes les facettes de sa musique.
Pendant les cours, j’ai eu l’opportunité d’écouter un très large panel de ses œuvres instrumentales et électroniques. Elles étaient travaillées sous sa direction jusqu’aux détails les plus infinitésimaux. J’ai pu écouter ses explications, voir son infatigable perfectionnisme, sa cohérence, et sa sévérité avec lui-même.

RM : La musique de Stockhausen fait encore peur à une grande partie du public. Qu’est ce que vous pouvez leur dire pour les inciter à écouter ses œuvres ?
VBM : Je peux vous raconter mon expérience comme auditeur de la musique de Stockhausen, et pas seulement de sa musique pour piano. Par exemple, quand j’ai écouté Cosmic Pulses, j’ai aussitôt ressenti la sensation de me précipiter dans le vide ! Je ne connais aucun morceau de musique qui m’a procuré cette sensation. Quant au Kathinka’s Gesang, les harmonies et les lignes y sont d’une merveilleuse beauté même si cette beauté est différente de celle qu’on retrouve dans une œuvre classique tonale.
Stockhausen a développé un langage dans l’atonalité, comme ses prédécesseurs, Webern ou Berg, et ses contemporains (Boulez, Berio,…). Il nous manque les points de référence que sont les harmonies réglées par un ordre et une méthode de composition que la tonalité nous fait ressentir. Mais déjà avant le vingtième siècle, nous avons appris qu’il y a d’autres méthodes de composition qui surpassent et changent l’ordre, les relations et les proportions prévues par la tonalité et qui ouvrent du coup un univers de possibilités. Stockhausen développe cela jusqu’au point le plus haut de l’avant-garde musicale. Grâce à ses études et à ses recherches en milieu électronique, il utilise une immense variété de sonorités jamais entendues. Il ne faut pas chercher les points de référence habituels, il faut s’attendre à la surprise.

RM : L’un des grands interprètes de Stockhausen est le pianiste Maurizio Pollini, il est également italien comme vous. Est-ce qu’il est pour vous une source d’inspiration ?
VBM : Il est une source d’inspiration dans sa façon de proposer et composer des programmes en mélangeant les grands classiques avec l’avant-garde musicale des années 1950-1960 et 1970. Il a amené la musique contemporaine au grand public ! Mais, depuis les enseignements reçus par Stockhausen, j’ai arrêté d’écouter et d’être inspirée par d’autres enregistrements et interprétations de ces morceaux.

RM : Votre premier disque pour le label Decca est intitulé [R]évolution. Pourquoi ce titre ?
VBM : Il s’agit de tracer l’évolution d’un langage musical au vingtième siècle en insistant sur les révolutions culturelles, historiques, politiques qui se manifestent dans l’écriture musicale jusqu’à notre époque. Cette évolution se caractérise par un retour (révolution = retour) à la tradition, avec une écriture plus accessible et communicative, comme celle de . Je commence le parcours avec l’un des artistes les plus versatiles du XXe siècle, Igor Stravinsky, et son chef-d’œuvre pianistique : Trois Mouvements de Petrouchka. J’enchaîne ensuite avec Stockhausen, qui a été sans doute l’une des figures les plus révolutionnaires du monde de la musique ; même Stravinsky dans sa phase sérielle restera très impressionné par Gruppen pour trois orchestres. Enfin, en conclusion, , avec sa Suite, nous amène du coup dans un univers  plus proche de l’humanité, loin des expérimentations et des recherches passées. »

RM : Comment avez-vous convaincu Decca d’enregistrer Stockhausen ?
VBM : C’est Decca qui a apprécié ce programme depuis le début.

RM : Vous avez étudié en Italie, en Russie et en Grande-Bretagne. L’internationalisation des études est-elle un passage obligé pour une jeune pianiste du XXIe siècle ?
VBM : Pour moi, c’était très important de partir, loin de mes habitudes, de mes connaissances et de mes lieux préférés, pour des destinations moins confortables afin d’y étudier. Ces études ont fait de moi une personne différente et j’ai pu apprendre avec de très grands professeurs. Je pense que oui, cette internationalisation  est un passage obligé.

RM : Quels sont les pianistes que vous admirez ?
VBM : Ça varie selon le répertoire. J’en admire beaucoup, même s’ils sont complètement différents entre eux, comme par exemple Sviatoslav Richter et András Schiff dans Bach ; Aldo Ciccolini et Arturo Benedetti Michelangeli dans les compositeurs français et dans Liszt ; Arthur Rubinstein, Kristian Zimerman et Brigitte Engerer dans Chopin ; Schiff et Maurizio Pollini dans Beethoven…

RM : Vous avez joué sur le piano conçu par les designers de Peugeot pour la manufacture Pleyel. Qu’est-ce que vous a apporté cette expérience aux frontières de la musique et du design ?
VBM : « C’était une expérience merveilleuse. J’aime beaucoup le son de cet instrument et son design est unique : très élégant et contemporain. En plus, je trouve très fascinant qu’une marque très connue pour ses voitures réalise le design d’un piano.

RM : Après Stockhausen au disque, quels sont vos prochains défis ?
VBM : Un prochain disque conciliera le répertoire classique et romantique, que je joue régulièrement, avec les chefs-d’œuvre des XXe et XXIe siècles.

Crédits photographiques : Matteo Niccolai

 

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