tous les dossiers(1)

Platée au Palais Garnier ou l’achèvement d’une symphonie

La Scène, Opéra, Opéras

Paris. Palais Garnier. 11-IX-2015. Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Platée, comédie lyrique (ballet bouffon) en un prologue et trois actes. Mise en scène, costumes: Laurent Pelly. Décors: Chantal Thomas. Chorégraphie: Laura Scozzi. Avec : Philippe Talbot, Platée ; François Lis, Jupiter ; Julie Fuchs, Thalie, la Folie ; Florian Sempey, Momus ; Aurélia Legay, Junon ; Frédéric Antoun, Thespis. Chœurs et Orchestre des Musiciens du Louvre-Grenoble, direction : Marc Minkowski.

Platée - Jean-Philippe Rameau / Laurent PellyAvec la reprise de Platée, ballet-éclat de rire pas si bouffon que ça de , les Grenoble frappent à nouveau et se renouvellent sans cesse.

Quelle production scénique peut s’enorgueillir d’enchaîner depuis sa création en 1999 sa cinquième saison avec autant de juvénilité, de fraîcheur et d’esprit si français?

Quand bien même avec une équipe vocale nouvelle, très francophone et avec beaucoup de prises de rôles, la mise en scène de fonctionne toujours parfaitement et témoigne de la belle écoute par le metteur en scène de la complexité de la musique de Rameau. Là, telle inflexion souligne le nouage de l’intrigue, ici la ruse et la turpitude des dieux se jouant de l’érotomane Platée, ici encore, la cruauté et la crainte du ridicule qui sont les véritables fers de lance du XVIIIe siècle. Il ne faut pas oublier le contexte de la création de l’œuvre, que ce soit sur le plan politique ou musical.

Admirablement rendue par la vitalité d’un chef patron d’un orchestre attentif aux envolées comme sans cesse découvertes (en ce sens, on y peut entendre des phrases musicales articulées différemment quand on a dans l’oreille les précédentes représentations), la partition orchestrale est donc menée de main de maître par qui ne s’assagit en rien, heureusement, avec les années.

Prise de rôle pour , à l’émission très haute et fort brillante : l’ambitus du personnage est forcément tendu et il faut rendre honneur au très beau travail d’élocution du ténor qui s’empare du rôle avec ce qu’il faut de bouffon ; le chanteur est très convenable en ne faisant pas de Platée qu’une pauvre nymphe qui n’y comprend rien ; il parvient avec une certaine subtilité à rendre toute l’ambivalence du personnage, qui est risible, mais qui échappe aussi aux conventions du monde et de son temps, ce que démontre fondamentalement cette œuvre qui met en scène le sens des conventions.

Dans les seconds rôles, mais majeurs dans l’action, , avec une voix sonore qui fait s’incliner les Aquilons et la jalousie de Junon, emporte l’adhésion face à , que l’on ne peut qu’aimer dans ces rôles qui nécessitent tempérament et présence scénique. Armelle Khourdoïan, dans Clarine, est très pure avec des sons parfaitement filés (« Soleil, fuis de ces lieux ») et Thespis est joué par le séduisant , dont on aimerait bien qu’il célébrât la treille avec un peu plus d’égalité vocale.

h6xaqz1t1ztj0xws9e6i
Les triomphateurs de la soirée sont et  ; a une émission si claire et si brillante que l’on ne peut que souhaiter qu’elle préserve cette fraîcheur des années durant ; les vocalises sont gracieusement ciselées, et il faut avouer qu’il n’est pas facile d’effacer les talents de Mireille Delunsch dans le même rôle. Quand celle-ci travaillait, pour rendre tous les aspects du rôle, l’aigreur, l’acidité, l’angulosité de la voix, , avec forcément un peu plus de timidité en ce début de série, rend l’harmonie plus ronde et plus moelleuse ; tout juste peut-être que le registre aigu gagnerait à plus de tenue pour susciter l’émerveillement. Mais quelle finesse d’exécution, dans tous les cas.

Quant à , on conviendra qu’avec cet artiste qui fait parler de lui depuis quelques saisons, l’on a ici un des grands barytons des temps à venir ; la voix est somptueuse sur tout le registre, pleine et égale, avec un volume à peaufiner pour emplir Garnier sans être trop heurtée, et avec ce qu’il faut de péremptoire dans l’émission ; il s’amuse beaucoup sur scène, et nous avec. Ce répertoire lui convient à merveille.

Les chœurs, si présents chez Rameau, rendent justice aux morceaux nécessitant éclat et précision. Quant à la chorégraphie, elle est dans un discours tout au point, entre danses de rue, discours amoureux de salon et virtuosité des solistes.

Le seul risque que l’on peut connaître avec l’œuvre de Rameau est la possibilité qu’à côté de tant de finesse d’esprit et de plaisir intellectuel sans cesse renouvelés, tout le reste paraisse fade et vieillissant ; Platée, œuvre sans véritable précédent ni véritable descendance aura trouvé, avec cette production, son juste correspondant, atteignant une sorte de perfection entre la partition écrite il y a trois siècles et sa représentation ancrée dans le vivant. Une certaine idée de l’aboutissement donc.

Crédits photographiques : © Agathe Poupeney / OnP

 

Banniere-clefsResMu728-90

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.