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Redécouverte d’un chef-d’œuvre : Xerse de Cavalli à l’opéra de Lille

La Scène, Opéra, Opéras

Lille. Opéra de Lille. 6-X-2015. Francesco Cavalli (1602-1676) : Xerse, Opéra en cinq actes. Livret de Nicolo Minato revu par Francesco Buti. Musique de ballet par Jean-Baptiste Lully (1632-1687). Mise en scène : Guy Cassiers ; Décors et costumes : Tim van Steenbergen ; Chorégraphie : Maud le Pladec ; Lumières : Maarten Warmerdam ; Vidéo : Frederik Jassogne. Avec : Xerse : Ugo Guagliardo ; Amastre : Emmanuelle de Negri ; Arsamene : Tim Mead ; Romilda : Emöke Barath ; Adelanta : Camille Poul ; Elviro : Pascal Bertin ; Aristone : Frédéric Caton ; Aumene : Emiliano Gonzalez Toro. Le Concert d’Astrée, direction : Emmanuelle Haïm.

xerse_1066-050Xerse est LA belle surprise de cette rentrée lyrique. L’opéra baroque de , agrémenté par la musique de ballet de Lully est actuellement donné à l’Opéra de Lille. y déploie une lecture dramatique très dense et animée, face à un plateau de haute tenue.

En programmant Xerse de Cavalli, l’Opéra de Lille choisit de redonner vie à un opéra interprété lors du mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse d’Autriche et disparu des scènes depuis 1660. Pièce majeure dans l’arsenal diplomatique déployé à cette occasion, Xerse remplace Ercole amante, initialement prévu mais inachevé au moment des noces. Fin politique et esthète au goût très sûr, Mazarin choisit un opéra créé cinq ans plus tôt à Venise, moyennant l’ajout de ballets de Lully. Cette forme d’art total mêle pour la première fois sur scène le chant, la musique et la danse, préfigurant ce que deviendra la tragédie lyrique française.

Le décor de Tim van Steenbergen utilise la référence à la galerie d’Apollon, au Louvre, pour rappeler l’importance du lieu sur le message politique de l’opéra. La mise en scène du pouvoir royal tient à la fois de la pompe officielle et du rite initiatique destiné à montrer la prise de pouvoir et de fonction du jeune roi. En choisissant un opéra italien qui met en scène des Perses dans un environnement français, Guy Cassiers met en lumière la multiplicité des sources et des influences qui aboutissent à la naissance d’un chef-d’œuvre. Il renvoie des personnages une vision non conformiste, comme saisis dans des problématiques très contemporaines. L’agressivité et la naïveté du roi Xerse contraste avec l’indécision de Romilda, déchirée entre son sentiment amoureux et la perspective de devenir reine à ses côtés. On perçoit sous le masque tragique la comédie qui affleure dans ce presque vaudeville baroque où les protagonistes passent leur temps à tresser des liens amoureux impossibles. Entre quiproquos et scènes éplorées, l’action se ponctue sur un mariage de raison – piètre reflet d’une cérémonie royale dont on peut facilement percevoir l’artifice.

La présence sur scène d’un gardien de musée crée une sorte de décalage ironique, une insertion du théâtre dans le théâtre. De la même façon, cette Victoire de Samothrace prise dans des liens et des protections renvoie alternativement au symbole malheureux d’un amour et d’une liberté entravée ou bien à celui d’une représentation officielle, une encombrante représentation officielle d’une victoire militaire dans l’ombre de laquelle se dissimulent les tractations amoureuses. Malgré ses dimensions généreuses (près de trois heures de musique), l’ouvrage tient ses promesses, tant sur le plan musical que par la dramaturgie. Pas de grands airs pyrotechniques mais un long dialogue musical en forme de discours amoureux à flux continu. La chorégraphie de se joue de la banalité redondante de l’écrin lulliste, en s’imposant notamment par la modernité de son vocabulaire.

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En passant d’une voix de castrat à une voix de basse, le rôle du roi de Perse est transposé aux convenances en usage à la cour de France. La voix ample et généreuse d’ fait merveille dans ce rôle-titre. On y perçoit la fêlure secrète qui progressivement l’atteint et finit par le décider à un mariage de raison avec Amastre. Comment pourrait-il en être autrement ? L’impétuosité et l’obstination d’ magnifient la ligne vocale d’une amoureuse blessée qui finira par atteindre son but. Le contre-ténor (Arsamene) et la soprano Emöke Barath (Romilda) composent un duo remarquablement équilibré et sensible. Légèrement tendue dans l’aigu, l’Adelanta de se rattrape largement dans le jeu et la présence théâtrale. Les seconds rôles ne sont pas en reste, avec l’Elviro pince sans rire de , l’Aristone stylé de et le truculent Eumene d’.

Dirigeant du geste et du regard un Concert d’Astrée en grande forme, sacrifie une habituelle scansion anguleuse à un art consommé des textures et des lignes mélodiques. Mention spéciale à l’art inouï du percussionniste Sylvain Fabre, capable en un tournemain de faire défiler une marqueterie fantastique d’effets variés et de surfaces sonores…

Crédits photographiques : Frédéric Lovino

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