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Toulouse : quand les orgues mènent la danse

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Toulouse. Cathédrale Saint-Étienne. 7-X-2015. La messe à 53 voix de Biber. Heinrich Franz Ignaz von Biber (1644-1704) : Sonate Sancti Polycarpi à 9 ; Sonata Battaglia à 10 ; Missa Saliburgensis à 53 ; Motet Plaudite Tympana à 53. Les Passions Orchestre Baroque de Montauban ; Les Sacqueboutiers de Toulouse ; Ensemble Scandicus ; Les Éclats, chœur d’enfants et de jeunes ; Chœur de jeunes du conservatoire du Tarn. Direction : François Terrieux.
Toulouse. Église-musée des Augustins. 11-X-2015. « L’Art de la fugue, une architecture du temps ». Johann Sebastian Bach (1685-1750) : L’Art de la fugue. Jan Willem Jansen, orgue et clavecin ; Ikuyo Mikami, clavecin ; Mathilde Vialle, Louise Bouedo, Barbara Hünninger, Agnès Boissonnot-Guibault, violes de gambe.
Toulouse. Église Saint-Pierre des Chartreux. 13-X-2015. « Héritage de Jean-Philippe Rameau. Arrangements concertants sur des airs d’opéra ». Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Concerto « Les Sauvages » ; Concerto « Les Amours » ; Concerto « Les Enfers » ; Jean-Joseph Cassanea de Mondonville (1711-1772) : Suite de symphonies ; François Rebel (1701-1775) et François Francœur (1698-1787) : Suites de Symphonies. Ensemble Les Surprises, direction : Louis-Noël Bestion de Camboulas ; Yves Rechsteiner, orgue.
Toulouse. Chapelle Sainte-Anne. 14-X-2015. « Mysterien Cantaten ». Nicolaus Bruhns (1665-1697) : De profundis clamavi ; Dietrich Buxtehude (1637-1707) : Passacaglia ; Fried und Freudenreiche Hinfahrt ; Mit Fried und Freud ; Klag Lied ; Friedemann Brennecke (né en 1988) : Aberrations chromatiques (création mondiale) ; Johann Pachelbel (1653-1706) : Ciaconna ; Christoph Bernhard (1628-1692) : Wohl dem, der den Herren fürchtet. Ensemble Les Surprises : Maïlys de Villoutreys, soprano ; Etienne Baloza, basse ; Marie Rouquié et Gabriel Ferry, violon ; Juliette Guignard, viole de gambe ; Étienne Galletier, théorbe. Direction et orgue : Louis-Noël Bestion de Camboulas.
Toulouse. Auditorium Saint-Pierre des Cuisines. 17-X-2015. « Chantons la vie moderne ! Musique des travailleurs à l’aube de l’industrialisation ». Wilhem Boquillon (1781-1842) : Ode du matin ; Pierre-Jean de Béranger (1780-1857) : Ma vocation ; Les Gueux ; Félicien David (1810-1876) : Le Désert (extrait) ; Charles Poncy (1821-1871) : Chanson du mécanicien ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Danse macabre ; Paul Henrion (1819-1901) : Le Mineur ; Jules Jouy (1855-1897) : La Ronde des mineurs de l’Internationale ; La Bastille ; Appel ouvrier ; Eugène Pottier (1816-1887) : La Chanson du fou ; Jules Vinçard (1796-1878) : Chant Saint Simonien ; Émile Carré (1829-188.) & Jules-Marc Chautagne (188.-1900) : L’ouvrier tel qu’il est, autour de Zola ; Invocation, Messe Saint-Simonienne ; Gustave Nadaud (1820-1893) : La Vie moderne ; Dupont (1821-1870) : Chant des ouvriers. Les Lunaisiens : Pauline Buet, violoncelle ; Mélanie Flahaut, flageolet, basson ; Daniel Isoir, piano ; Yves Rechsteiner, harmonium. Ensemble In Nomine, direction Didier Borzeix. Voix et direction : Arnaud Marzorati.

Chœur et orchestreLa 20e édition du festival Toulouse les orgues qui proposait quelque quarante concerts en dix jours, aura une fois de plus connu un succès public certain avec quelques rendez-vous audacieux, qui auront pu dérouter un public traditionnel, mais aussi ouvrir la porte à un public nouveau.

Pour sa deuxième année de direction artistique, a su combiner l’orgue et son environnement dans toutes ses dimensions et ses périodes, de la musique ancienne et baroque à l’électro d’aujourd’hui, en passant par l’aspect romantique et symphonique. Avec une thématique comme « l’orgue, fabuleuse machine musicale », toutes les démesures étaient permises, de la monumentale Missa Saliburgensis à 53 voix de Biber au grand orgue numérique de Cameron Carpenter et aux étonnants dialogues entre l’orgue de Cindy Castillo et les musiques électroniques de Plapla Pinky, sans oublier l’inénarrable jazzman Bernard Lubat au grand orgue Puget de ND de la Dalbade, ni les chansonniers de la révolution industrielle avec , pas plus que L’Art de la fugue à l’orgue, à deux clavecins et par un consort de violes, ou encore des concertos d’après des airs d’opéra de Rameau. Comme chaque année, ce fut une grande fête pour les oreilles, pour les yeux et surtout pour l’esprit.

La magnificence baroque de Salzbourg

C’était un pari un peu fou d’imaginer une ouverture aussi grandiose avec l’impossible Missa Saliburgensis à 54 voix d’Ignaz Franz Biber. L’importance des effectifs instrumentaux et choraux fait que pour des raisons budgétaires l’on entend rarement ce chef-d’œuvre baroque composé en 1682 pour le 11e centenaire de la création de l’archevêché de Salzbourg, tant au concert qu’au disque. Aborder ce monument de la musique polyphonique fut l’occasion de réunir plusieurs chœurs professionnels et amateurs de la région autour des ensembles instrumentaux et de Toulouse, aguerris à ce répertoire. D’ailleurs, les souffleurs des Sacqueboutiers ont participé début 2015 à l’enregistrement de ce même programme sous la direction de Jordi Savall avec Hesperion XXI, Le Concert des nations et la Capella Reial de Catalunya (AliaVox AVSA 9912).

Le public avait bien compris la portée de l’événement en envahissant la cathédrale Saint-Etienne au-delà de ses capacités, tandis que la billetterie affichait complet depuis une grande semaine.

En préambule aux festivités salzbourgeoises, Michel Bouvard a interprété une fantaisie de Froberger sur le grand orgue suspendu en nid d’hirondelle à 17 m entre les deux nefs de cet étonnant édifice. Cet orgue construit par Antoine Lefèbvre en 1612, repris par Aristide Cavaillé-Coll en 1849, puis reconstruit par Alfred Kern en 1976 en employant une partie du matériel ancien, vient de bénéficier d’une restauration de son splendide buffet du XVIIe siècle, classé monument historique.

Pour souligner la solennité du moment, la messe, qui fut tardivement attribuée à Biber, malgré son style reconnaissable, est introduite par deux sonates instrumentales antérieures du même compositeur. La Sonata sancti Polycarpi à huit voix en deux chœurs, représente de façon emblématique la façon dont le pouvoir et la splendeur des cours ecclésiastiques autrichiennes avaient trouvé dans la musique un outil de communication conforme au décorum l’Église triomphante de la Contre-Réforme. Dirigée par Jean-Pierre Canihac, cette débauche de cuivres avec pas moins de huit trompettes naturelles, sacqueboute, percussions et continuo sonne avec une exubérance destinée à faire oublier les horreurs de la récente guerre de trente ans. Et le souvenir de cette guerre, qui ravagea l’Allemagne et l’Europe centrale, n’est pas loin avec la sonate Battaglia à 10 en ré majeur par les cordes des Passions dirigées par Jean-Marc Andrieu. La sonata representativa alterne entre passages imitatifs et pièces brèves abstraites où les violons jouent con legno (lorsque la corde est attaquée par le bois de l’archet) et le fracas de la bataille proprement dite est figurée par un tumulte faux, préfigurant le chaos de Jean-Féry Rebel dans sa suite Les Éléments de 1737. Elle s’achève de façon dramatique par la plainte et la mort des mousquetaires blessés.

Pour la messe de Salzbourg, la masse chorale prend place derrière l’orchestre bien fourni, encadré par une opulente section de cuivres (2 cornettos, 3 sacqueboutes, 10 trompettes naturelles, dont 2 clarinos au registre plus aigu), tandis que les petits chœurs de solistes sont disposés dans les stalles de part et d’autre de la tribune centrale, afin de se répondre et de dialoguer avec le tutti. La nef raymondine toulousaine n’a rien à voir avec les multiples tribunes salzbourgeoises, mais les effets de spatialisation sonore sont garantis avec une étonnante clarté d’ensemble. Selon l’usage impérial, chaque section est introduite par une phrase en plain chant avant que la riche polyphonie se développe dans tout l’espace. Le Kyrie flamboyant n’exprime pas forcément la pénitence et le Gloria éclatant comporte de superbes ritournelles orchestrales, tandis que le Credo proclame la foi avec puissance et sûreté. Conformément au texte liturgique, cette masse triomphale laisse quelques moments de douceur et d’émotion dans l’Et incarnatus est et l’Agnus Dei.

dirige cet impressionnant ensemble avec une précision de tous les instants et un enthousiasme communicatif, qui emporte tous les pupitres.

Le public étonné et subjugué, qui a fait preuve d’une qualité d’écoute exceptionnelle, n’ose pas applaudir juste après la dernière note du Dona nobis pacem et il en fut bien avisé car entonne immédiatement, comme une absoute glorieuse, le motet Plaudite Tympana (Frappez vos tambours, faites retentir vos trompettes), composé pour la même occasion.

Les mystères de l’Art de la fugue

Les derniers contrepoints à deux clavecins

Les derniers contrepoints à deux clavecins

Nul autre instrument que l’orgue Ahrend de l’église musée des Augustins ne peut mieux se prêter au complexe exercice de l’Art de la fugue et en cette fin d’après-midi d’un dimanche ensoleillé, s’y adonne avec délectation pour un parterre comble sous les fameuses voûtes de brique. Son jeu souple et articulé emmène un public extrêmement concentré sur ce programme exigeant, qui remporte toujours un succès certain.

Avant de développer avec brio et aisance les quatorze contrepoints de ce monument, l’organiste néerlando-toulousain revient sur la question de la dernière fugue inachevée (on dit que Bach devenu aveugle serait mort en la dictant, selon la légende forgée par son fils Carl-Philip Emmanuel). En fait, la fugue était construite mais pas finie, ni signée parce que Jean-Sébastien ne voulait pas se mettre en avant. S’agissant d’une fin de parcours et de la complétude d’une somme artistique, il n’aurait pas voulu l’achever afin de ne pas froisser son Dieu.

Mais après l’interprétation à l’orgue, Willem Jansen a souhaité reprendre les contrepoints 12 et 13 avec leur fugue inversée, quasiment injouables à l’orgue, à deux clavecins avec Ikuyo Mikami, selon l’autographe de 1742, qui préconise un deuxième clavier et une autre personne. Puis les possibilités sonores s’élargissent avec un quatuor de violes pour les contrepoints 1, 3, 9 et 14 avec la célèbre fugue à trois sujets interrompue.

Les surprises de Rameau

L'énergie contagieuse de Rameau par Les Surprises

L’énergie contagieuse de Rameau par Les Surprises

Quelques jours plus tard, l’ de , lauréat du dernier concours Xavier Darasse, taquinait les tubes de Rameau en un facétieux projet concertant autour du superbe instrument Delaunay-Micot de l’église Saint-Pierre des Chartreux, sous les doigts d’. Le résultat jubilatoire constitué d’airs et danses des opéras de Rameau, se fonde sur un programme du Concert Spirituel du 8 décembre 1768 où l’on avait entendu une « suite de symphonies de Rameau exécutée à grand orchestre sur l’orgue par Balbastre ». Forts de cet exemple attestant une pratique de l’époque, d’autant plus que Corrette l’avait perpétuée, Les Surprises et ont fabriqué trois concertos avec le matériau ramiste sur les thèmes récurrents de ses opéras : les sauvages, les amours, les enfers.

Yves Rechsteiner avait déjà transcrit avec succès des œuvres de Rameau sur le grand orgue de Cintegabelle, mais la dimension concertante donne plus de relief et de dynamique. Les concertos ainsi reconstitués étaient entrecoupés de suites de symphonies de Mondonville, François Rebel et François Francœur. La musique orchestrale de Rameau est toujours un bonheur et le plaisir est ici partagé par les musiciens, qui affichent des mines réjouies et épanouies tout au long du concert.

Des cantates mystérieuses

Les Surprises dans des cantates allemandes plus graves.

Les Surprises dans des cantates allemandes plus graves.

Le lendemain, les mêmes Surprises, en formation plus réduite, se faisaient plus graves au concert de midi à la chapelle Sainte-Anne avec des cantates baroques allemandes à une voix. Douloureusement meurtrie par la guerre de trente ans, l’Allemagne du XVIIe siècle mit longtemps à panser ses blessures et celles de l’âme sont toujours plus profondes, d’où un recours à la foi et au mysticisme par une expression des passions et des tourments de l’âme. Ce fut l’occasion d’entendre le prenant De profundis de Nicolas Bruhns, ce brillant élève de Buxtehude, parti trop tôt, ainsi qu’une cantate du hambourgeois Christoph Bernhard, héritier de la tradition de Schütz. L’ensemble était relevé par une chaconne de Pachelbel, puis une passacaille et surtout les superbes méditations sur la mort de Buxtehude Fried und Freudenreiche (Départ dans la paix et la joie) composées du contrepoint Mit Fried und Freud (je pars en paix et joie) pour son ami le surintendant Menno Hanneken et le fameux Klag-Lied à la mémoire de son père.

Cette musique des sphères encadrait la création d’une « cantate mystère » du jeune compositeur Friedemann Brennecke, Aberrations chromatiques, déformant les thèmes et tempéraments anciens à l’image des passacailles et chaconnes en métamorphosant les timbres des instruments anciens.

Gloire à la chanson subversive

Arnaud Marzorati et sa Clique des Lunaisons réveillent le répertoire populaire des chansonniers.

et sa Clique des Lunaisons réveillent le répertoire populaire des chansonniers.

À la veille de la clôture, le festival s’est offert une récréation en chansons avec d’ à travers le répertoire sulfureux et subversif des saint-simoniens et chansonniers du XIXe siècle, notamment le premier d’entre eux, . Si avec Prosper Enfantin, les saint-simoniens cherchaient à inventer une nouvelle religion et un nouveau destin pour la France, on sait que l’industrialisation s’est faite sur le sacrifice des masses laborieuses, au moyen de la division du travail et du travail des enfants. Avant les descriptions naturalistes de Zola, deux grandes voix défendent les petits, Victor Hugo par ses romans et discours et Béranger par ses chansons. Tout au long du XIXe siècle, cette littérature, parfois censurée, décrit l’oppression de l’ouvrier, mais la chanson s’avère le premier média pour répandre des idées dangereuses.

Accompagné par le chœur toulousain In Nomine et un quatuor instrumental insolite formé d’un piano, un violoncelle, un basson et un harmonium, Arnaud Marzorati révèle avec conviction et force cette conscience populaire. C’est ainsi que le « bel ouvrier sympathique » se perd dans Le Désert de , puis dérape sur la Danse macabre de Saint-Saëns avant d’entonner la Complainte du porion belge, qui devient la danse des mineurs sur l’Internationale.

Comme les chansons de 1789, celles de Béranger et ses collègues empruntent des airs connus de tous afin d’être mémorisées et diffusées plus facilement. Le fou et le poète deviennent les messies du monde ouvrier et La Bastille toujours debout se chante sur un air de Méphisto du Faust de Gounod comme l’Appel ouvrier emprunte le célèbre chœur des vierges du Judas Macchabée de Haendel. Mais certains textes sont si forts, qu’ils possèdent leur propre mélodie comme Les Gueux, qui sont des gens heureux et s’aiment entre eux ou l’incroyable Pape musulman que l’on n’imaginerait pas écrire aujourd’hui. Une fantaisie pleine de sens et d’un humour ravageur, qui permet aussi de prendre du recul.

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