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Anna Caterina Antonacci est Pénélope à Strasbourg

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 23-X-2015. Gabriel Fauré (1845-1924) : Pénélope, poème lyrique en trois actes sur un livret de René Fauchois. Mise en scène : Olivier Py. Décors et costumes : Pierre-André Weitz. Lumières : Bertrand Killy. Avec : Anna Caterina Antonacci, Pénélope ; Marc Laho, Ulysse ; Elodie Méchain, Euryclée ; Sarah Laulan, Cléone ; Kristina Bitenc, Mélantho ; Rocío Pérez, Phylo ; Francesca Sorteni, Lydie ; Lamia Beuque, Alkandre ; Jean-Philippe Lafont, Eumée ; Edwin Crossley-Mercer, Eurymaque ; Martial Defontaine, Antinoüs ; Mark Van Arsdale, Léodès ; Arnaud Richard, Ctésippe ; Camille Tresmontant, Pisandre ; Aline Gozian, Eurynome ; Zia Grob / Lia Inès Goldman, un Pâtre. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre symphonique de Mulhouse, direction : Patrick Davin.


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Comme chaque année depuis qu’il a pris les rênes de l’Opéra national du Rhin, Marc Clémeur invite le public à redécouvrir une rareté du répertoire lyrique français, en l’occurence Pénélope, l’unique opéra de . Après leur éblouissante réussite avec Ariane et Barbe-Bleue de Dukas la saison dernière, et sont de nouveau à la manœuvre.

Comme à son habitude, a conçu une architecture complexe et onirique, faite de deux cylindres noirs emboîtés, qui tient à la fois du château fort aux murs crénelés et du palais renaissance aux galeries d’arcades superposées. Dans ce décor constamment mobile et qui ménage ainsi des perspectives variées, confirme sa science théâtrale tout en déroulant son vocabulaire coutumier, comme avec les corps dénudés de l’orgie des prétendants à l’acte I. Il réintroduit le personnage de Télémaque, absent du livret, Laërte mourrant sur son lit et même le chien Argos, le premier à reconnaître son maître Ulysse. Il n’omet pas de rappeler l’Odyssée qui a précédé, par le biais d’une pantomime à l’arrière-plan ou d’ombres chinoises sur le gigantesque voile que tisse et défait Pénélope nuit après nuit. Et l’eau qui envahit le palais lui permet de magiques effets de reflets et de lumière.

Mais cette belle mécanique soigneusement pensée et réalisée tourne cette fois un peu à vide. Alors que dans Ariane et Barbe-Bleue les deux univers de l’œuvre et du dramaturge se répondaient, s’enrichissaient mutuellement, s’interpénétraient pour ne faire plus qu’un, ici les idées théâtrales pourtant toujours brillantes paraissent souvent plaquées sur le livret, sans véritable nécessité ni évidence (le cheval qui fait quelques tours de manège ou l’apparition d’Athéna au tableau final par exemple) et sans approfondir le sens évident ou caché de l’œuvre. On a le sentiment qu’Oliver Py a tenté à tout prix d’occuper l’espace scénique, en dépit d’une trame dramatique assez ténue fondée sur l’attente, mais sans y parvenir de manière pleinement convaincante.

Pour le rôle titre et écrasant de Pénélope, l’Opéra national du Rhin a fait appel à une valeur sûre en la personne d’ qui l’a déjà chanté en concert au Théâtre des Champs-Elysées en 2013. Les quelques minutes nécessaires au contrôle du vibrato ou l’aigu conquis de haute lutte ne sont que broutilles en regard de la science du mot dans un français impeccable, de la pertinence des intonations, de la subtilité des couleurs, de la théâtralité du geste. Hiératique et souvent statufiée comme sur un piédestal au niveau supérieur du décor, elle impose avec toute sa féminité une figure éminemment tragique mais forte et déterminée. En Ulysse, colle parfaitement à l’anti-héros en proie au doute qu’ont voulu et son librettiste. S’il est un peu à court de puissance et d’héroïsme pour l’appel au peuple d’Ithaque qui clôt le second acte, son timbre clair et lumineux et la qualité de sa diction emportent l’adhésion partout ailleurs.

campe une nourrice Euryclée d’une belle noblesse et au mezzo sombre et velouté mais au registre grave assourdi. Le quintette des servantes est joliment apparié et parfaitement homogène. Bien qu’ils ne soient pas une centaine comme le décrit Homère, on remarque surtout parmi les nombreux prétendants l’Eurymaque viril et brutal d’ et le fin Antinoüs du ténor . Enfin, malgré une voix désormais très usée, le vétéran apporte toute sa faconde et un fort relief au berger Eumée.

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Face à cette partition toute de subtilité, presque totalement dépourvue de grands éclats dramatiques, la direction souple de déploie toutes ses qualités de coloration instrumentale et d’allant, sans jamais s’appesantir ni s’enliser. Son y répond avec concentration et une belle maturité, même si on peut déplorer de-ci de-là une relative opacité sonore (l’ouverture) et des cuivres un peu trop envahissants. Et le renouvelle une prestation irréprochable.

Une œuvre rare et qui, par longs moments au moins, touche au chef d’œuvre, une présentation scénique soignée, une distribution de qualité internationale : l’Opéra national du Rhin a incontestablement réussi la résurrection de Pénélope de Gabriel Fauré.

Crédit photographique : Klara Beck

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