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Danser dans la cité

Danser dans la cité : de l’atemporalité du Sacre de au YK15 de Yuval Pick. Qu’est-ce qui nous meut dans la danse ?

« C’est drôle comme les belles choses ont quelque chose à voir avec le fait de se mouvoir. » a dit cela en 1985. Or depuis, rien n’a changé, et tout a changé.

De la danse émane une histoire de la modernité et de la cité, celle de notre monde, du classicisme à la postmodernité, de l’entrechat aux entre chiens et chats ou loups que déplient les dieux des corps se mouvant : à savoir chorégraphes et danseurs. Tels maîtres de ballet et petits rats modernes engagés, épluchés jusqu’au tréfonds de l’âme, mûris pour devenir acteurs, interprètes, écrivains de mouvements ou comédiens ambulants, voire chanteurs d’opérette ou instruments de chair et d’os d’opéras. Quand Pina Bausch relit le Sacre du Printemps, Stravinski tout d’un coup est orchestré par elle en personne, il revit, renaît d’un second souffle, démultiplié. C’est elle qui, après lui, ouvre une voie nouvelle à notre contemporanéité donnant à la danse matière à penser de nouveau un mouvement renouvelé, haletant, respirant différemment, un mouvement en majesté dont elle devient l’apologue.

A la croisée du sensible et de l’intelligible…

La danse joue alors à la croisée de ce qui nous tient, fait jaillir l’impensable. Elle met en geste ce qui échoue à être dit et écrit. Elle dit pourtant parfois à travers des mots que les danseurs jettent dans l’hystérie ou le calme de mouvements plus joués que dansés, sur fond numérique projeté ou pas, des images passant, des fleurs (tels les œillets de Nelken, de Pina Bausch toujours ou des roses) à présent, des paysages aussi, et tout autre abstraction ! Des histoires passent, tandis que des liens géométriques ou anarchiques, structurent les corps des interprètes. Sveltes, ils s’élancent, et retombent des parois (Barbe bleue, d’elle encore), des chaises et le plus souvent d’en haut, de l’air, de l’espace, du néant. Sculptures vivantes, chairs à vif, transfigurés en la sacrifiée du Sacre, se retrouvant au centre, errant parmi les arbres menaçants que forment alors les autres danseurs. L’élue, immanquable, traumatisée, se jette sur le sol, recouvert de terre battue. Plus la musique géante de Stravinski avance, plus sa combinaison légère de soie chair prend la teinte rougie du sang. Le génie de Pina Bausch crée des points de non-retour qui terrorisent autant le spectateur peut-être que le danseur en le menant vers des contrées inédites. Adulé ou rejeté, il a les « ailes de géant » de l’Albatros, abattu, il rampe, s’expulse de ses limites qui n’ont de matériel que l’espace scénique.

Quel sens donner à ces gestes endiablés, si ce n’est celui de la beauté ?

Écouter le Sacre du printemps après Pina Bausch est-il encore possible sans voir le mouvement chorégraphique qu’elle lui a trouvé ? N’est-ce pas revenir inlassablement à ses cavalcades, de danseurs sublimes, employés ici à plein régime ? Magnifiques, inquiétants, et retrouver la fragilité de l’élue qui tente de leur échapper comme d’un cauchemar ? Rêver ou ne pas rêver, telle s’afficherait la proposition de la danse, nous mettant en situation face aux doutes ou aux joies de notre époque ou du quotidien. Le proche et le lointain s’épousant à la croisée du visible. Au centre, l’énergie de l’espoir s’essouffle ou se recharge.

Chaque chorégraphe possède son tempo, sa litanie de mouvements à refaire inlassablement. Leur marque de fabrique se loge en dix gestes récurrents qui tordent leurs danseurs en de certains sens. Mouvements-refrains comme le motif si fort qu’Anne Teresa de Keersmaeker utilisa et reprit dans Fase, four movements to the music of Steve Reich. Elle l’avait conçu en tournant dans une toute petite chambre, en 1981, à New-York sur le sublime Violin Phase de Steve Reich. Dans ses valises, la jeune danseuse flamande avait providentiellement emporté le vinyle en question, qui lui tendit ainsi sa boucle-phare, son estampille. La ronde donne le tournis, dramatisée par le crissé du violon, s’enfonçant dans les cordes exténuant les mêmes notes.

Yuval Pick lançait, le 25 septembre, , sa saison au cœur de la cité, à Rillieux-la-Pape, en son Centre (le CCNR) qu’avant lui habitait. Il y offrait deux pièces aux habitants du Grand Lyon, Loom et YK15, sa dernière création, avant de partir pour le Japon, deux petits marathons épiques, bien ficelés, haletant, qui nous ont fait renouer avec ce qui nous lie à la danse, nous ont donné à buter sur cette croisée, renouvelée.

Signer la beauté

Chaque chorégraphe signe son œuvre avec emphase ou discrétion, s’immisce ou non parmi les danseurs.

Le refrain de l’un n’est pas celui de l’autre. Quand la danse « bavarde », elle prend de l’énergie au danseur, du temps donc, et nous fait perdre le nôtre. Quand elle « parle », c’est différent, elle nous élève, elle nous toise, et nous emmène dans un coin de l’être, indéfinissable, c’est sa force je crois et les belles choses ont bien tout à voir avec le fait alors de se mouvoir.

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

 

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