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A Genève, le merveilleux songe de Britten

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Grand Théâtre. 20-XI-2015. Benjamin Britten (1913-1976) : A Midsummer Night’s Dream, opéra en trois actes sur un livret du compositeur et de Peter Pears d’après la pièce de William Shakespeare. Mise en scène : Katharina Thalbach. Chorégraphie : Darie Cardyn. Décors et costumes : Ezio Toffolutti. Lumières: Ezio Toffolutti et Simon Trottet. Avec Christopher Lorey, Oberon ; Bernarda Bobro, Tytania; Anna Thalbach, Puck ; Brandon Cedel, Theseus ; Dana Beth Miller, Hippoyta ; Shawn Mathey, Lysander ; Stephan Genz, Demetrius ; Stephanie Lauricella, Hermia ; Mary Feintera, Helena ; Alexey Tikhomirov, Bottom ; Paul Whelan, Quince ; Stuart Patterson, Flute ; Jérémie Brocard, Sunna ; Bengt-Ola Morgny, Snout ; Michel de Souza, Starveling ; Oscar Colliar, Cobweb ; Sarah Gos, Peaseblossom ; Juliette Huber, Musardes ; Caroline Guetensperger, Moth. Maîtrise du Conservatoire Populaire de musique de Genève (chefs de chœur : Magali Dami et Serge Ilg). Orchestre de la Suisse Romande, direction : Steven Sloane.

AMidsummerNightsDream_c_CaroleParodi_06Avec cette nouvelle production de A Midsummer Night’s Dream de , grâce à une distribution vocale d’une homogénéité parfaite, une mise en scène d’une grande poésie et d’un constant émerveillement, un chef d’orchestre plein de musicalité, le Grand Théâtre de Genève signe le meilleur spectacle de sa saison.

Si, selon les scientifiques, un rêve nocturne ne dure que quelques secondes, celui de se prolonge pendant près de trois heures d’une musique d’une finesse extrême, peignant les situations avec une palette de couleurs orchestrales d’une rare sensibilité.

Quand s’ouvre la scène, le décor brouillardeux fait apparaître une grande masse grise, sorte de colline, dont quelques lents mouvements font penser à une respiration humaine. Peu à peu, on découvre qu’il s’agit bien du corps d’une femme allongée, son bassin faisant face au public. De ce corps, la metteure en scène extrait le suc et le miel de l’histoire à tiroirs de Shakespeare revue par Benjamin Britten et son compagnon Peter Pears.

Des mondes s’entrelaçant, chacun cherchant à pénétrer l’autre en n’y parvenant qu’à de courts instants. Ainsi, le sexe bercera les amours improbables et fugitives de Bottom et de Tytania, reine des elfes, alors que le nombril enfantera le monde des esprits. Personnifié par Obéron (, contre-ténor à la voix superbement enveloppante) et Tytania (, soprano stratosphérique) tout de blanc vêtus, les deux amants sont déchirés entre les sentiments de la puissance masculine et de la compassion féminine. Malgré l’entourage charmant des elfes (admirables chérubins de la ), les deux époux campent sur leurs positions.

Puis vient le monde des humains, avec ses querelles d’amoureux, ses quiproquos, chacun rêvant d’un monde où seul l’amour serait roi. Personnages parfaitement plantés avec ce chassé-croisé de deux couples, celui de Lysander (Shawn Mathey, superbe ténor au phrasé enchanteur) et Hermia (Stephanie Lauricella, au registre de mezzo-soprano magnifiquement équilibré) et celui de Demetrius ( baryton, toujours aussi impeccable) et Helena (Mary Feminear, au joli ton de soprano lyrique).
Bien sûr, Shakespeare n’oublie jamais le théâtre qui devrait être la synthèse entre le rêve des esprits et la réalité des humains. Ici, elle se transforme en un maelstrom d’idées où tous les protagonistes de cette pièce (tous bien en place et très bons interprètes avec, peut-être, une mention spéciale à Bottom, , à la voix de basse magnifiquement claironnante) amènent leur conception à l’édifice théâtral. Bien évidemment, il en résulte un chaos extravagant qui touche à son apogée comique dans l’ultime tableau de l’opéra alors que la pièce est jouée devant Thésée (, un baryton-basse à la vocalité ample) et Hyppolite (Dana Beth Miller, une mezzo de tempérament).

AMidsummerNightsDream_c_CaroleParodi_13Bientôt, comme le bouquet final d’un feu d’artifice, tous les protagonistes de l’opéra se trouvent en scène dans un tableau où l’exceptionnelle beauté des costumes communie dans l’ardeur d’un finale enthousiasmant.

A signaler que le lien entre tous ces mondes disparates ne serait possible sans Puck, servant d’Obéron. Dans sa mise en scène, Katharina Kalbach fait de cette sorte de lutin le trait d’union entre le réel et l’invisible. , la propre fille de la metteure en scène s’acquitte de ce rôle avec une gouaille dévastatrice et généreuse toute droit issue du théâtre brechtien. Se dépensant sans compter, elle survole (et ce n’est pas qu’une image rhétorique) la scène avec une formidable envie de jouer. De faire plaisir et de se faire plaisir.

Tout cela jaillit d’une alchimie parfaitement orchestrée par le talent incontestable de , dont la mise en scène hautement théâtrale raconte l’intrigue avec une clarté extrême, quand bien même tous les personnages se débattent dans des mondes étrangers les uns aux autres. Une parfaite direction d’acteur projette cette bonne vingtaine de personnages sur la scène sans qu’aucun ne soit jamais laissé pour compte. C’est la signature d’un grand de la mise en scène. Bien sûr, les chiens ne font pas des chats ! Et , fille de la comédienne Sabine Thalbach et du metteur en scène Benno Besson, a baigné dans les univers particuliers de son génial père depuis la plus tendre enfance. Encore faut-il assimiler ces mondes et avoir le talent de les rapporter à la sensibilité du public.

Dans la fosse, le chef anglais s’inscrit comme l’un des éléments majeurs de cette réussite. Avec une grande finesse, une parfaite écoute, il imprime à un en très bonne forme, les subtilités de cette partition. Dosant magnifiquement ses effets, sans jamais trop en dire, il va amener son orchestre au paroxysme sonore d’une scène finale enchanteresse.

Depuis longtemps, les applaudissements du public genevois n’avaient été aussi nourris. Ils saluaient une production dont l’intelligente et vivante mise en scène a porté chacun des protagonistes, musiciens ou acteurs, à se potentialiser pour construire une parfaite œuvre d’art.

Crédits photographiques : (c) Carole Parodi

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