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Sensation à Reims avec la formidable Lucia de Venera Gimadieva

La Scène, Opéra, Opéras

Reims. Opéra de Reims. 29-XI-2015. Gaetano Donizetti (1797-1848) : Lucia di Lammermoor, opéra en trois actes sur un livret de Salvatore Cammarano, d’après le roman The Bride of Lammermoor de Walter Scott. Mise en scène : Jean-Romain Vesperini. Scénographie : Bruno de Lavenère. Costumes : Thibault Welchlin. Lumières : Christophe Chaupin. Avec : Venera Gimadieva, Lucia ; Majdouline Zerari, Alisa ; Rame Lahaj, Edgardo ; Boris Pinkhasovich, Enrico Ashton ; Devan Vatchkov, Raimondo ; Enrico Casari, Normanno ; Enguerrand de Hys, Lord Arturo Bucklaw. Chœurs ELCA (chef de chœur : Sandrine Lebec). Orchestre du Grand Théâtre de Reims, direction : Antonello Allemandi.

Lucia © Thierry Laporte (11)Mise en scène sobre et intelligente, plateau sans faille, prima donna à l’aube d’une fulgurante carrière. Tous les éléments sont réunis pour un spectacle mémorable.

Coproduit, à l’instar de la triomphale Traviata de 2012, avec les Opéras de Rouen et de Limoges, le spectacle rémois confirme tout l’intérêt qu’ont les petits théâtres de province à mutualiser leurs forces et à cumuler leurs moyens. Qu’on se le dise dès le départ, cette nouvelle production de Lucia di Lammermoor est un succès retentissant, comme l’ont déjà prouvé les représentations de Rouen et de Limoges. Sans rompre de manière brutale avec la tradition, la mise en scène de renouvelle complètement notre regard sur l’adaptation par Donizetti d’un des plus beaux romans de Walter Scott. Résolument située dans l’Ecosse fantastique du dix-septième siècle, mais sans y chercher à tout prix la couleur locale, l’action récuse le parti pris de la modernisation tout en privilégiant ce qui, à notre époque, fait sens. Sont ainsi mis en avant la jeunesse des protagonistes, la fougue de la passion, les troubles du désir ou encore les excès de la sensualité. De cela résulte une direction d’acteurs sobre et forte, servie par de jeunes interprètes crédibles scéniquement ainsi que par une scénographie minimale mais efficace. Les chanteurs évoluent dans un décor mouvant représentant une tour qui semble s’enfoncer dans le sol, symbole sans doute d’un monde qui bascule, à l’image de Lucia qui sombre dans la folie. L’endroit, qui suggère un univers imaginaire et fantasmé, évoque aussi bien la sombre forteresse des Ashton que la tour des Ravenswood. Au fond du plateau, un simple jeu de tentures permet de projeter les grisailles de l’Écosse mais également le sang du meurtre d’Arturo. Les costumes, d’une grande simplicité, relèvent aussi de la sphère de l’intemporel : chemisier blanc et pantalons de cavalière pour Lucia en première partie, robe blanche immaculée pour la deuxième. A l’issue du meurtre et de la tentative de viol d’Arturo, tous deux mimés en début de deuxième partie, la robe se tâche progressivement au contact du décor, écho indirect de l’eau de la fontaine du premier acte qui se transforme en sang. Avec le poignard de Lucia, la mise en scène fait un clin d’œil à Roméo et Juliette, tout comme elle rappelle, avec les quelques fleurs ramassées par Lucia lors de la scène de la folie, la démence de l’Ophélie d’Hamlet. Tous ces éléments concourent à la réussite d’une mise en scène savante dans ses références, audacieuse dans ses partis pris, efficace dans sa réalisation et poignante dans son impact sur la sensibilité du spectateur.

Lucia © Thierry Laporte (8)

La distribution réunie sur le plateau de l’Opéra de Reims, d’un niveau vocal exceptionnel, est très largement dominée par la formidable Lucia de . Dans la lignée de ses deux illustres devancières, Anna Netrebko et Olga Peretyatko, la jeune soprano russe possède une voix égale, souple, puissante et magnifiquement timbrée, capable de rendre justice aux redoutables difficultés vocales d’un rôle crucifiant. En plus de cela, son chant reste émouvant et expressif, et son jeu convaincant de bout en bout. Découverte il y a tout juste quelques années, cette jeune interprète au physique de jeune première est de toute évidence promise à la plus brillante des carrières, comme l’atteste un agenda déjà lourdement chargé. Russe lui aussi, est un baryton tout autant prometteur, doté d’une voix claire et bien timbrée aux aigus et au souffle d’une étonnante facilité. En Edgardo, le jeune ténor kossovar Rame Lajah possède lui aussi un organe brillant et puissant, même si son chant tout en force gagnerait à être davantage stylé pour un rôle relevant à ce point de l’esthétique bel cantiste du début de l’ottocento. Parfois légèrement trémulant, la basse n’en reste pas moins un Raimondo généralement convaincant, et l’on saluera tout particulièrement les ténors et , tous deux excellents dans les rôles souvent sacrifiés de Normanno et d’Arturo Bucklaw. Honnête prestation également de la part de , chargée avec Alisa d’incarner un personnage qui a rarement l’occasion de briller. Si les Chœurs ELCA se sont montrés tout à fait à la hauteur de la tâche, l’Orchestre de l’Opéra de Reims nous est paru plus perfectible. Néanmoins, dans une partition où l’orchestre a essentiellement un rôle d’accompagnement, et sous la baguette efficace et attentive du chef d’orchestre , l’ensemble rémois n’aura à aucun moment démérité.

Mémorable soirée, donc, qui rappelle à quel point peuvent être excitants les ouvrages les plus rebattus du répertoire.

Crédit photographique : © Thierry Laporte

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  • Philippe Roy

    J’ai toujours du mal à comprendre la critique… Faut-il être gentil pour avoir l’air juste? Pour ma part j’y étais dimanche, et j’ai trouvé beaucoup de qualités à cette production. Mais pourquoi taire le fait que le choeur est composé d’amateurs, et que scéniquement comme vocalement il était pour le moins en dessous des attentes minimales? Quant à la direction d’acteurs forte, je voudrais bien savoir où elle se nichait. C’est le ténor qui à chaque apparition insufflait une théâtralité qui faisait défaut. Je vous accorde à peu près l’essentiel de ce qui est dit sur les chanteurs, mais pour ce qui est du chef il faudrait préciser au moins qu’il couvrait trop les chanteurs et ce dès l’entrée de Normanno, rien moins.
    Je suis un fervent lecteur des critiques sur le net, mais hélas je les apprécie surtout quand je ne vois pas la production, car alors je n’y retrouve pas mes petits… Et je n’arrive pas à m’y faire!

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