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Patrizia Ciofi, une Traviata toujours poignante

La Scène, Opéra, Opéras

Strasbourg. Opéra national du Rhin. 15-XII-2015. Giuseppe Verdi (1813-1901) : La Traviata, mélodrame en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave, d’après La Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils. Mise en scène : Vincent Boussard. Décors : Vincent Lemaire. Costumes : Christian Lacroix. Lumières : Guido Levi. Mouvements : Helge Letonja. Avec : Patrizia Ciofi, Violetta Valéry ; Roberto De Biasio, Alfredo Germont ; Étienne Dupuis, Giorgio Germont ; Lamia Beuque, Flora Bervoix ; Mark Van Arsdale, Gastone ; Francis Dudziak, Baron Douphol ; Jean-Gabriel Saint-Martin, Marquis d’Obigny ; Dilan Ayata, Annina ; René Schirrer, Docteur Grenvil ; Kyungho Lee, Giuseppe ; Mario Montalbano, un domestique de Flora ; Young-Min Suk, un coursier. Chœurs de l’Opéra national du Rhin (Chef de chœur : Sandrine Abello), Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction : Pier Giorgio Morandi.

Traviata (Strasbourg15)_8En programmant le tube de pour les fêtes de fin d’année, l’Opéra national du Rhin joue la sécurité tout en offrant à un écrin rassurant pour l’une de ses dernières (voire sa toute dernière) apparitions en Violetta.

D’évidence, cette Traviata s’est construite autour et pour « la » Ciofi. En toute logique, en fait amoureusement le centre de sa mise en scène, se contentant d’accompagner et de magnifier les talents dramatiques naturels de la soprano qu’il isole volontiers au proscenium. Mise en scène fort sage – pour ne pas dire classique – au demeurant, où les seules audaces très relatives et pas très neuves sont d’y faire figurer le double enfant de Violetta, quelques allusions grivoises lors de la fête chez Flora au deuxième acte et une agonie au troisième qui se déroule toute entière sur un piano à queue. Pour qui a encore en souvenir celui qui trônait omniprésent dans Les Pêcheurs de Perles d’il y a deux ans, peut sembler recycler les mêmes idées scéniques.

Le décor unique de Vincent Lemaire tente de brouiller les perspectives avec son cadre de scène de travers, son plan incliné pour le chœur et son miroir déformant de fond de scène, pas toujours propice aux silhouettes. Fidèle costumier de Vincent Boussard, le couturier peut donner libre cours à sa fantaisie créatrice, pour cette fois parfaitement en situation. C’est une débauche de tenues somptueuses mais toujours suprêmement élégantes, dans un camaïeu de noirs (les fracs et hauts-de-forme des hommes) et rouges (les robes des dames). Pour parachever le visuel, Guido Levi signe des éclairages cliniques et travaillés, qui visent là encore à mettre en valeur l’héroïne éponyme.

Après 26 ans de scène, n’est plus tout à fait à l’apogée de ses moyens vocaux. Un voile entache de temps en temps la pureté de l’aigu, parfois crié, parfois tendu, les registres médium et grave sont moins sonores, le vibrato moins contrôlé. Et pourtant ! La fréquentation assidue de ce rôle de Violetta, l’un de ses rôles fétiches (avec plus de 100 représentations au compteur, estime t-elle), lui autorise d’en explorer tous les recoins psychologiques, de s’y investir corps et âme avec une sincérité, une vérité et une intensité qui la transcendent et nous bouleversent. Miracle du théâtre : la chanteuse et les difficultés purement vocales de la partition s’effacent car c’est Violetta Valery en personne qui, devant nous et à nouveau, aime, souffre et meurt.

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L’Alfredo de est moins décisif. Le timbre manque de séduction, l’aigu est systématiquement émis forte (malgré de notables efforts de nuances par ailleurs) et l’incarnation scénique assez fruste. A sa décharge, on sent bien que le personnage a peu intéressé le metteur en scène qui, en conséquence, a peu tenté de le caractériser. Il en va de même pour le Giorgio Germont de mais ici la richesse du matériau vocal, sa projection, sa plénitude et ses capacités de legato et de coloration forcent l’admiration. A leur côté, campe une Flora Bervoix fort délurée, un Gastone de Letorières surexcité et bondissant et un Marquis d’Obigny jouisseur et enjoué. Toujours puissant et engagé, le gagnerait cette fois à un peu plus de subtilité et de nuances.

Impeccablement suivi par l’, le chef soigne sa soprano, lui ménageant des points d’orgue et des suspensions d’un grand effet. Le choix d’une version complète avec cabalettes et reprises satisfait, en dépit de l’escamotage des contre-notes cadentielles et notamment du contre mi bémol final (certes optionnel) de l’acte I. Les rythmes marqués et les tempos très contrastés frisent parfois l’excès – il en va ainsi de l’air «De’ miei bollenti spiriti» où le train d’enfer imposé par le chef asphyxie quasiment le ténor – mais assurent un dramatisme de chaque instant, parfaitement en phase avec la scène.

Crédit photographique : © Alain Kaiser

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