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A Milan, l’émotion se nomme Leo Nucci

La Scène, Opéra, Opéras

Milan. Teatro La Scala. 17-I-2016. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Rigoletto, opéra en trois actes sur un livret de Francesco Maria Piave d’après Le Roi s’amuse de Victor Hugo. Mise en scène : Gilbert Deflo. Décors : Ezio Frigerio. Costumes : Franca Squarciapino. Lumières : Marco Filibeck. Avec : Vittorio Grigolo, Il duca di Mantova; Leo Nucci, Rigoletto ; Nadine Sierra, Gilda ; Carlo Colombara, Sparafucile ; Annalisa Stroppa, Maddalena ; Chiara Isotton, Giovanna ; Giovanni Furlanetto, Monterone ; Davide Pelissero, Marullo ; Azer Rza-Zada, Matteao Borsa ; Gianluca Breda, Comte Ceprano ; Federica Lombardi, Comtesse Ceprano ; Kristin Sveinsdóttir, Page. Coro e Orchestra del Teatro alla Scala (chef de chœur : Bruno Casoni), direction musicale : Nicola Luisotti.



Il en est ainsi des « grandes maisons », quoi qu’elles fassent, quand bien même leurs prestations peuvent sembler passéistes, éculées, vieillottes, elles dégagent une noblesse du spectacle à nulle autres pareilles. C’est la marque de La Scala de Milan et du formidable Rigoletto de qu’elle offre à ses passionnés avec en prime un émouvant aux larmes.

Nous sommes au second acte, Gilda () avoue son amour pour le Duc de Mantoue à Rigoletto (), son père. Du haut de ses vingt-sept ans, la soprano américaine promène la pureté de sa voix dans l’anxiété de cet aveu. Son chant éthéré touche immédiatement. Quand bien même la jeune femme possède un instrument d’une belle puissance et d’une homogénéité exceptionnelle, elle offre sa cantilène avec un véritable régal de douceur. , assis écoute la confession amoureuse de sa fille. Peu à peu il laisse apparaître son désarroi, son visage se décompose mais, au fur et à mesure qu’il réalise les implications de cette confession filiale, on remarque que l’attitude du chanteur se transforme et que l’acteur s’efface devant l’Homme. n’est plus Rigoletto, il devient le père. Alors son chant perd la ligne. Il ne chante plus, il dit. Il dit son angoisse, il sait son impuissance. Dans ce duo sublime, la voix du baryton se casse, la ligne de chant se brise. Il ne reste plus que l’émotion. Sublime et insoutenable.

Leo Nucci est l’émotion. A soixante-quatorze ans, sa voix a perdu de sa brillance mais, ici, l’important n’est plus le chanteur, ni l’opéra. L’évidence est dans l’émotion pure. Verdi n’existe plus, seuls comptent l’homme Leo Nucci et son message d’amour aux gens. Pas au public. Aux gens. Parce que le baryton verdien dépasse l’expression lyrique. Il est dans la joie de pouvoir donner de sa personne dans ce chant qu’il aime tant. Miraculeusement !

Bien évidemment, son « Si ! Vendetta » déclenche les bravos. Le rideau tombe. La foule exulte. Le couple vient saluer devant le rideau. Les bravos redoublent. Alors, généreux, heureux de leur succès, les deux chanteurs vont bisser ce dernier air. Ils le chantent, le miment encore avec une force, une expressivité, une authenticité artistique sans ménagement. Aux derniers accords, d’un seul élan, le public se lève pour offrir aux deux héros de cette représentation une « standing ovation » où se mêlent le bonheur et les yeux mouillés par l’émotion libérée.

En regard de cette scène focalisant le bouleversement du spectateur, les autres protagonistes apparaissent bien pâles. Reconnaissons pourtant à un Duc de Mantoue adéquat. Après un premier acte timide, un « Questa o quella » peu convaincant, le deuxième acte le voit projetant sa voix avec plus de conviction. Après son « Ella mi fu rapita ! » bien lancé, on apprécie un sensible « Parmi veder le lagrime » quoique à la limite de la caricature.

A noter un bon Carlo Colombaro (Sparafucile) dont la presque trop belle voix efface quelque peu le caractère noir du tueur à gages. Quant à lui, le baryton Giovanni Furnaletto (Monterone) apparaît vocalement trop timoré pour lancer son anathème musicalement si terrifiant contre Rigoletto. Dommage car la malédiction reste le point central de cet opéra.

Quand bien même cette production date de plus de vingt ans, elle n’a rien perdu de ses fastes bienvenus. Reprise depuis neuf saisons, l’accent est mis sur le grand spectacle laissant parler le livret et la musique. Rien dans la mise en scène de ne vient contrarier le drame ugolien. L’intelligence du propos scénique s’illustre par des décors () justes, colorés et grandioses, des costumes () riches, brillants et bien dessinés et des éclairages (Marco Filibeck) qu’on aurait aimé plus soutenus, certaines scènes disparaissant à la vue.

Dans la fosse, le chef alterne certaines lourdeurs (dans l’ouverture) avec de très beaux moments de lyrisme (tout le second acte). A sa décharge, à noter qu’ayant repris le poste de Mikko Franck (forfait pour des raisons de santé voici trois semaines), il lui était difficile d’imprimer sa patte en si peu de temps. Sinon, comment expliquer les quelques décalages entre les pupitres et avec le chœur (dans « Scorrendo uniti remota via… »).

Reste que, dans ce temple mythique de l’opéra, les débuts plus que probants de la jeune soprano , l’interprétation de Leo Nucci alliant son très grand métier, son plaisir de chanter encore à sa générosité humaine débordante ont offert au public de La Scala l’un des moments artistiques parmi les plus émouvants qu’on puisse imaginer. Aucun amateur d’opéra présent ne pourra oublier cette soirée.

Crédits photographiques : @ Marco Brescia & Rudy Amisano

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  • Yefri

    Effectivement, pour une première à la Scala je n’oublierai pas ce moment d’émotion! Probablement la dernière fois qu’il m’est donné de voir Nucci sur scène.

  • momoji

    J’étais présent à cette représentation, quel soulagement tout d’abord de voir l’intrigue dans son contexte historique, plutôt que dans une centrale nucléaire ou à Las Vegas. Ensuite, quelle émotion et vaillance dans le chant de Leo Nucci, acteur touchant dans son rôle de père. Enfin, comment rester insensible au symbole du passage du témoin entre Leo et Nadine, deux, voire trois générations de chanteurs en parfaite harmonie : Viva Leo Nucci, et belle et longue carrière à la talentueuse Nadine Sierra !

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