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Le mystère de l’instant avec Henri Dutilleux

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital

Paris. Philharmonie II. 22-I-2016. Hommage à Henri Dutilleux. Henri Dutilleux (1916-2013): Trois strophes sur le nom de Sacher; Préludes; Quatuor Ainsi la nuit; Maurice Ravel (1875-1937): Trio pour violon, violoncelle et piano; Claude Debussy (1862-1918) : Sonate pour violon. Lisa Batiashvili, Valery Sokolov, violons; Gérard Caussé, alto; Gautier Capuçon, violoncelle; Frank Braley, piano.

_JM_8988Le 22 janvier 2016, aurait eu cent ans. La Philharmonie de Paris a symboliquement choisi cette date pour lancer officiellement – en présence de la maire de Paris Anne Hidalgo et de la Ministre de la culture Fleur Pellerin – la célébration du centenaire du musicien qui sera fêté dans le monde entier durant toute l’année 2016.

Ce vendredi 22 janvier débute par une journée d’étude autour de l’œuvre du compositeur, une manifestation qui réunit quelques sommités du monde musical (musicologues et interprètes). Elle est organisée par Pierre Gervasoni, journaliste, musicologue et enseignant, dont les Éditions Actes Sud font paraître le jour-même une biographie très attendue de quelques 1800 pages qui, selon les termes de l’auteur, « a pris la forme naturelle d’un roman. Un roman où tout est vrai ».

Un concert ponctuant cette journée anniversaire est donné en soirée dans le cadre de la Biennale de Quatuors à cordes à la Philharmonie II. Pas de quatuor constitué pour cette soirée exceptionnelle mais le casting des interprètes est prestigieux, tous au service d’une musique exigeante et virtuose. Un programme de musique française est à l’affiche où l’unique quatuor d’ Ainsi la nuit rejoint la constellation d’autres chefs d’œuvre de musique de chambre comme le Trio de Ravel et la Sonate pour flûte de Debussy.

Resté à l’écart de l’Avant-garde des années 50 (le radicalisme sériel autour de Pierre Boulez), Henri Dutilleux décline toute appartenance à un groupe ou à une école et concentre son travail d’écriture et sa recherche personnelle autour du timbre et d’une réflexion profonde sur le temps, l’espace et la résonance où s’ancre toute son œuvre. En témoignent les deux pièces solistes qui débutent le concert.

A , seul en scène, revient l’honneur d’ouvrir la soirée avec Trois strophes sur le nom de Sacher. La pièce pour violoncelle est commandée à Henri Dutilleux par Mstislav Rostropovitch en 1976, pour fêter les 70 ans du chef d’orchestre et mécène suisse très actif, Paul Sacher. Aux douze compositeurs du monde entier sollicités par le grand violoncelliste, il est demandé de faire figurer dans leur partition le motif musical formé sur les six lettres du nom de Sacher. Il circule en filigrane dans les trois pièces très concentrées de Dutilleux, dont donne une version sensible autant que magistrale, avec la précision du détail, la plénitude des couleurs et l’élan qui préside à l’écriture organique. lui succède au piano dans les trois Préludes de 1988, dernière œuvre écrite pour cet instrument dans le catalogue du compositeur. Sous le jeu séduisant de , ces trois pièces portant chacune un titre (D’ombre et de silence, Sur un même accord, Le Jeu des contraires) font clairement ressortir la dialectique de pensée entre contrainte et liberté. L’écriture volubile, l’aura de résonance et la luxuriance des sonorités exploitant tous les registres de l’instrument, dans le Prélude n°2, donnent la mesure de l’imaginaire sonore qui se déploie à partir d’un unique pattern harmonique.

La violoniste géorgienne rejoint les deux musiciens pour jouer le Trio de , perle inaltérable du répertoire de musique de chambre où la pureté de la ligne et la recherche de la couleur rejoignent les préoccupations de Dutilleux. On retrouve ces dimensions de l’écriture ravélienne dans la version brillante et virtuose qu’en donnent les trois interprètes. Mais des tempi excessifs (celui du Pantoum notamment) et les débordements d’un piano un rien tapageur (dans un dernier mouvement très/trop explosif) nuisent à l’unité du timbre et l’équilibre des forces recherché par le compositeur.
On apprécie par contre sans réserve le violon racé et lumineux de en phase avec le piano de Frank Braley dans l’ultime Sonate de . L’archet somptueux et l’étonnante précision du jeu de la violoniste servent au mieux les allures fantasques et les détours sinueux de l’arabesque debussyste, autorisant même quelques alanguissements passagers soulignés par les deux interprètes avec beaucoup d’élégance.

La discipline du quatuor, lorsque se réunissent pour l’occasion quatre solistes venus d’horizons différents (Lisa Batiashvili, , et Gautier Capuçon) est une des plus exigeante. les quatre interprètes s’y soumettent avec le plus grand soin, pour servir  l’écriture extrêmement raffinée et minutieuse de Dutilleux et en restituer pleinement les textures. « Le Quatuor Ainsi la nuit est l’une des compositions les plus complexes d’Henri Dutilleux mais également l’une des plus fascinantes », nous dit Maxime Joos dans la notice de programme, pointant la notion de « croissance progressive » à partir d’une matrice harmonique qui va donner naissance aux sept mouvements de la partition. C’est moins le sens de la forme qui jaillit sous les archets des interprètes ce soir que la beauté des couleurs (Miroir d’espaces), le nuancier infini des timbres obtenus par les divers modes de jeu (Constellations) et la convergence des sensibilités (Nocturne 2) qui font naître l’émotion et l’aura de mystère qui nimbe toute l’œuvre de Dutilleux.

Crédit photographique :  Julien Mignot/Philharmonie de Paris

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