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Cycle Korngold à la Maison de la Radio

Concerts, La Scène, Musique de chambre et récital, Opéra

Paris. Maison de la radio, Auditorium et studio 104. 30 et 31-1-2016.
Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Die tote Stadt op. 12, opéra en trois actes sur un livret de Paul Schott. Avec : Klaus-Florian Vogt, Paul ; Markus Eiche, Frank / Fritz ; Camilla Nylund, Marie / Marietta ; Catherine Wyn-Rogers, Brigitta ; Dania El Zein, Juliette ; Yaël Raanan Vandor, Lucienne ; Matthias Wohlbrecht, le Comte Albert ; Jan Lund, Victorin. Maîtrise de Radio France et Chœur de Radio France (chef de choeur : Sofi Jeannin) ; Orchestre philharmonique de Radio France, direction : Marzena Diakun.
Gustav Mahler (1860-1911) : Quatuor pour cordes et piano en la mineur. Alexander von Zemlinsky (1871-1942) : Maiblummen blühten überall. Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Mariettas Lied an der Laute, extrait de La Ville Morte ; Sextuor à cordes en ré majeur op. 10. Camilla Nylund, soprano ; Virginie Buscail, violon ; Cécile Agator, violon ; Marc Desmons, alto ; Aurélie Souvignet-Kowalski, alto ; Nadine Pierre, violoncelle ; Jérôme Pinget, violoncelle ; Catherine Cournot, piano.
Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : I mean to say I love you (Give us this night) ; Love for love ; Ohne dich (Die Stumme Serenade) ; Tomorrow (The Constant Nymph) ; Quinquaginta Foxtrott ; Sweet melody of night (Give us this night). Werner Richard Heymann (1896-1961) : Serait-ce un rêve (Le Congrès s’amuse) ; Irgendwo auf der Welt (Ein blonder Traum). Friedrich Hollaender (1896-1976) : Ich bin von Kopf bis Fuss aus Liebe eingestellt (L’ange bleu). Kurt Weill (1900-1950) : Speak low, I’m a stranger here myself (One touch of venus). Norbert Glanzberg (1910-2001) : Mademoiselle Sophie ; Jenny la Chance ; Max Steiner (1888-1971), Herman Hupfeld (1894-1951) : arrangement sur Gone with the wind et As time goes by. Isabelle Georges, chant ; Jeff Cohen, piano.

korngold-radio-franceLe temps d’un week-end, Radio-France consacre un cycle à , l’enfant prodige viennois exilé à Hollywood.

La Ville morte a conquis depuis quelques décennies sa place dans le répertoire lyrique. Korngold est cependant toujours regardé avec condescendance : on ne voit en lui qu’un compositeur de musique de films, en ignorant que la première partie de sa carrière compte bien d’autres œuvres que cet opéra. Mais ce qui compte, c’est le pouvoir d’enchantement de cette musique : cette luxuriance « schmaltzy » (la sentimentalité, mais aussi la graisse, pour les anglo-saxons) sait atteindre une beauté à laquelle il est impossible de résister. L’opéra fonctionne d’ailleurs très bien en version de concert. Mais est-on encore à Bruges sans les décors ? On peut se poser la question en écoutant ces sonorités scintillantes qui font surtout penser à La Femme sans ombre, créée un an plus tôt.

La direction de Mikko Franck, malade, aurait peut-être été plus brillante que celle de son assistante , mais certainement pas plus accomplie. Cette lecture qui respecte la plupart des nombreuses variations de tempos demandées, cursive, d’une clarté appréciable, s’appuie sur une belle performance des ensembles de Radio France. Le plus frappant est la procession du Saint-Sang, au IIIe acte, une sorte de version décadente de la cérémonie du Graal dans Parsifal. C’est que les ressources demandées par Korngold sont énormes : chœurs d’enfants et d’adultes, harmonium, piano, célesta, machine à vent et de très nombreuses percussions, dont sept impressionnantes cloches-plaques. La distribution doit ainsi faire face à une orchestration chargée, si toujours experte. Dans l’auditorium, on perd parfois les paroles, mais veille à l’équilibre sonore. La jeune femme passe ce baptême du feu avec une énergie et une autorité très sensibles.

Les rôles secondaires sont très bien chantés et incarnés dans la limite de la version de concert. Les deux chanteurs principaux connaissent un départ un peu laborieux. Chacun souffre de son défaut coutumier, Klaus-Florian Vogt trop fixe et pas assez ferme. On le regrette pour le « lied » du premier acte, qui y perd une bonne partie de son charme. Mais tous deux se rattrapent ensuite et montrent qu’ils ont joué ensemble cet opéra sur scène. Le chant se fait plus aisé, et leurs duos des IIe et IIIe actes emportent par leur conviction et leur solidité.

Du génie viennois…

Le lendemain, nous suivons Korngold de Vienne à Hollywood. Pour le premier concert au studio 104, Korngold est associé à Mahler et Zemlinsky, qui avaient encouragé l’enfant prodige. Leurs œuvres de jeunesse au programme sont, elles-mêmes, saisissantes. Dès le Quatuor pour cordes et piano de Mahler, d’inspiration encore très romantique, les musiciens de l’Orchestre Philharmonique, bien emmenés par le premier violon (Virginie Buscail), font preuve d’un bel équilibre et d’une belle sonorité. Puis la soprano revient de la Ville morte, pour reprendre la « Chanson de Marietta au luth » entonnée la veille, et le lied mélancolique et vénéneux de Zemlinsky, Maiblumen blühten überall. De manière étonnante, Zemlinsky associe la voix au sextuor à cordes, faisant la part belle à la partie instrumentale, tel un petit poème symphonique. La voix, dans un juste équilibre avec les cordes, remplit le public d’émotion. Le Sextuor de Korngold, œuvre originale, à la texture plutôt complexe, est l’autre pièce maîtresse de ce concert. Les deux premiers mouvements, lyriques et passionnés, contrastent avec l’Intermezzo et le Finale, plus lumineux et légers. Les musiciens semblent très à l’aise dans cette formation à six et ont cette cohésion, voire cette complicité qui rend la musique de chambre si jouissive.

… à la « musique légère » hollywoodiennejeff cohen

Installé à Hollywood, comme compositeur (oscarisé) de cinéma, Korngold est rejoint par des compositeurs européens « dégénérés », proches des cabarets berlinois : , Heymann, ou Hollaender (celui de l’Ange bleu). La chanteuse Isabelle Dörfler étant malade, c’est , tout pétillante et sexy, qui s’approprie le programme, avec quelques ajouts, comme cette Mademoiselle Sophie, popularisé par Édith Piaf. Le public est conquis par son très beau timbre de mezzo, sa joie franche et son jeu, seulement contraint par son recours à la partition. Mais le concert repose beaucoup sur le pianiste , léger rictus au coin des lèvres, jouant avec flegme ou sensualité les musiques sucrées d’un Korngold inattendu. Il nous propose, d’ailleurs, un arrangement hilarant de Gone with the wind et As time goes by, en hommage à et . Play it again, Jeff.

 

Crédits photographiques : Camilla Nylund © Heikki Tuuli – Marzena Diakun © DR – © DR ; © DR

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