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Mûza Rubackyté éclaire le sombre piano de Louis Vierne

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Louis Vierne (1870-1937) : Préludes op. 36 Livres I et II ; Solitude, poème pour piano op. 44 ; Nocturne op. 34 n° 3. Muza Rubackyté, piano. 1 CD Brilliant Classics 95154. Notice en anglais. Enregistré les 11 et 13 juin 2014 au Fazioli Concert Hall à Sacile (Italie). Durée totale : 73’18

 

Muza piano VierneS’il est surtout connu pour son œuvre d’orgue, n’en a pas moins écrit de la musique de chambre, de la musique symphonique et d’intéressantes compositions pour le piano dont ce disque donne un bel aperçu.

Comme , qui fut son maître après Franck, et Charles Tournemire, est avant tout connu pour ses œuvres d’orgue, instrument dont il fut un éminent interprète et un apôtre au tournant du XIXe et du XXe siècle. Mais tous trois disposaient d’autres talents dans les domaines de la musique de chambre et du concerto pour Widor ou de la symphonie pour Tournemire. Quant à , si le corpus organistique est imposant, il n’a pas pour autant dédaigné les musiques symphoniques, de chambre, vocales et religieuses, ou encore les compositions pour le piano dont témoigne ce disque.

Né quasiment aveugle, Louis Vierne développa très tôt un don inné pour la musique, qu’il perfectionna à l’Institut des Jeunes Aveugles de Paris où il fut remarqué par . Il devint orphelin à 16 ans et le grand compositeur belge lui servit de père de substitution. Entré au conservatoire en 1890, il remporta le premier prix en 1894, puis devint le suppléant de Widor à Saint-Sulpice avant d’être nommé en 1900 titulaire du grand orgue de Notre-Dame. Professeur au Conservatoire de Paris dès 1894, il rejoint la Schola Cantorum de Bâle en 1911, comptant Nadia Boulanger, Marcel Dupré, Maurice Duruflé ou Albert Schweitzer parmi ses élèves.
Avec son aîné , Louis Vierne fut l’un des premiers organistes à faire entrer l’imposant instrument dans la modernité du récital. Il en donnera quelque 1 750 et succombera d’une embolie cardiaque à la tribune du grand Cavaillé-Coll de Notre-Dame.
Bien qu’il fût un virtuose admiré et adulé, sa vie fut parsemée de drames personnels et familiaux, dont sa musique, qui reflète l’inquiétude et la sensibilité du début du XXe siècle, se fait l’écho. Après son divorce, il perd deux de ses trois fils, l’aîné mourant de la tuberculose à l’âge de 10 ans en 1913, tandis que le cadet sera fusillé « pour l’exemple » en 1917. En outre, son frère très aimé meurt au combat.

Un contrepoint dense et complexe
L’œuvre pour piano de Vierne vaut son œuvre pour orgue. L’organiste se laisser deviner toutefois dans l’architecture verticale, un contrepoint complexe et dense, des harmonies chromatiques et une atmosphère spirituelle exaltée. Bien qu’il fût contemporain de Ravel et Debussy, son style diffère tant du modernisme de Ravel que de l’impressionnisme de Debussy. Les deux livres de Préludes, écrits en 1914 et 1915, baignent dans une atmosphère romantique teintée d’une touche de symbolisme. La gravité domine et l’on peut considérer ces pièces aux titres évocateurs comme autant de stations d’un chemin de croix personnel, de la nostalgie au désespoir et à l’anxiété morbide. Composé en 1918, le poème en quatre parties Solitude exprime toute la douleur et la révolte du compositeur après la mort de son second fils et de son frère fauchés par la guerre.

Le tempérament fougueux et le jeu timbré de , qui nous a ébranlés dans Liszt, Franck, Chostakovitch, mais aussi Beethoven, convient particulièrement à cette musique rédemptrice qui parle aux profondeurs de l’âme. Elle en accentue les aspérités dans une sombre clarté.

Ce disque, qui sort de sentiers battus, est le premier volet d’un triptyque englobant la musique de chambre et les mélodies du compositeur. Il existe deux enregistrements de l’œuvre pour piano de Vierne, celui d’Olivier Gardon (Timpani 2C2023, 1995, réédition 2014) et celui de Georges Delvallée (Arion, 2000) avec en plus le bref poème Ainsi parlait Zarathoustra. Il existe une anthologie plus récente du jeune pianiste franco canadien Jean Dubé (Syrius, 2011).
On regrettera que le label Brilliant Classics n’attache qu’un si faible soin éditorial à ses publications. La jaquette au dos du CD nomme le compositeur Luis au lieu de Louis ; la liste de pièces indique le livre I des 12 préludes de l’op. 32 au lieu des livres I et II, puis attribue le N° d’opus 35 au lieu de 34 au Nocturne N° 3 qui conclut l’enregistrement. Enfin, il faut lire et comprendre l’anglais pour apprécier la notice biographique du compositeur, signée par la pianiste. Pour en savoir plus, il conviendra de se reporter à la monographie publiée en 2014 par Franck Besingrand chez Bleu Nuit éditeur dans la collection « Horizons ». On appréciera toutefois l’originale image de couverture représentant un portrait symboliste de la pianiste par Igor Bitman.

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