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Alcina, de la conquête au désespoir avec Leonardo Garcia Alarcón

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Opéra des Nations. 15-II-2016. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Alcina, drama per musica en trois actes sur un livret anonyme d’après l’Alcina delusa da Ruggiero d’Antonio Marchi inspiré d’un épisode de l’Orlando furioso de Ludovico Ariosto. Mise en scène : David Bösch. Décor : Falko Herold. Costumes : Bettina Walter. Lumière : Michel Bauer. Dramaturgie : Barbora Horáková Joly. Avec : Nicole Cabell, Alcina ; Monica Bacelli, Ruggiero ; Sioban Stagg, Morgana ; Kristina Hammarström, Bradamante ; Anicio Zorzi Giustiniani, Oronte ; Michael Adams, Melisso. Orchestre de la Suisse Romande, Cappella Mediterranea. Direction musicale, Leonardo Garcia Alarcón.

Aujourd’hui le Théâtre Éphémère de la Comédie-Française est installé à Genève pour se substituer à la scène du Grand Théâtre de Genève qui va subir d’importantes réfections. Ainsi pendant les deux prochaines années, c’est au Théâtre des Nations (installé près des bâtiments des Nations Unies) que les Genevois (et les autres) verront leurs opéras. Renouant avec l’opéra baroque longtemps délaissé sur la grande scène genevoise, c’est la magie d’une très belle Alcina de qui offre sa sorcellerie pour cette ouverture.

Sono perduta… sono perduta se lamente Alcina à mi-voix lorsqu’elle réalise que tous l’abandonnent. Autour d’elle, le bric à brac de son royaume, objets épars jonchant le sol, animaux empaillés et au mur, cet « Addio » écrit à la craie par Ruggiero l’amant de ses jours passés. L’amant qu’elle a ensorcelé au point qu’il ne reconnaît plus sa fiancée ni aucun de ses amis du passé venus rechercher leur héros que la gloire réclame, cet amant va l’abandonner lui aussi.

Quand bien même la version d’Alcina présentée ici a été très tronquée (pas de chœur, personnage d’Oberto supprimé, soit plus d’une vingtaine de minutes de musique), l’histoire que nous raconte reste plausible malgré ces gratuités dramaturgiques. Dans sa mise en scène, il préfère s’arrêter sur une Alcina concrète, vivant la tragédie d’une femme amoureuse, jalouse et abandonnée, plutôt que de favoriser la magicienne. Avec son excellent travail de direction d’acteurs dans une œuvre où la structure musicale des reprises reste un écueil théâtral, le metteur en scène allemand sort avec élégance de ces difficultés grâce à son habileté à mettre ses chanteurs constamment en mouvement.

Le physique avenant du rôle-titre et ses qualités de comédienne n’est certainement pas étranger à ce choix scénique. En effet, la soprano américaine (Alcina) s’impose en tragédienne avec une voix sombre, dont les étranges couleurs donnent un ton inhabituel au chant haendélien. On est loin des stratosphériques envolées de Joan Sutherland ou des éthers vocaux de l’extraordinaire Arleen Auger, l’Alcina du Grand Théâtre de Genève en mai 1989. Et pourtant, si excelle dans un très puissant médium, avec une singulière émission sans vibrato apportant une couleur surprenante, ses aigus ne manquent jamais à l’appel. Outre l’intérêt de sa voix, la soprano américaine est une admirable actrice. À preuve, sa démarche passant de la lenteur royale de l’ensorceleuse du début vers le pas désordonné et nerveux de la femme abandonnée à son désespoir amoureux, avant qu’un ultime sursaut de dignité la fasse se redresser pour se diriger lentement vers le fond de scène au tomber du rideau.

Au côté d’Alcina, la soprano (Morgana) offre la fraicheur de sa voix fruitée qui, déjà, avait fait merveille dans la Marzelline dans le Fidelio du Grand Théâtre de Genève en juin dernier. Particulièrement apprécié son Credete al mio dolore du 3e acte en duo avec le beau ténor (Oronte) qui, grâce au sublime et inspiré violoncelle obligato de François Guye, signent ensemble l’un des moments les plus émouvants de la soirée.

De son côté, la mezzo (Ruggiero) occupe la scène avec à propos. Bonne comédienne, elle ne ménage pas son énergie pour apporter un discours théâtral dynamique et juste. On retrouve là les qualités qu’on lui avait reconnues dans son Isolier genevois du Comte Ory de Rossini en décembre 2011. La voix, quelque peu retenue en début de soirée s’épanche bientôt pour prendre ses marques dans l’interprétation. On créditera à la mezzo italienne d’avoir provoqué le premier moment de réelle émotion quand, dans son air Mi lusinga il dolce affetto, agenouillée, la tête contre le sol, elle chante la reprise de l’air dans un mezza-voce sensuel bouleversant.

Les autres protagonistes complètent une distribution très homogène. On admire l’autorité vocale de la basse (Melisso) et la voix mordorée de (Bradamante) vocalement idéale pour le rôle.

Last but not least, l’enthousiasme du public à l’issue de ce spectacle, s’il peut sans doute aller vers les solistes et l’excellence de la direction d’acteurs du talentueux jeune metteur en scène , s’adresse surtout à la cohésion superbe de l’ et de la . Mais l’artisan de ce succès reste sans contredit le chef argentin Leonardo Garcia Alarcón prouvant qu’il est l’une des plus grandes baguettes (même s’il dirige à mains nues !) actuelles de la musique baroque. Dirigeant avec d’amples gestes, il vit la musique et la communique à l’orchestre et au plateau avec une précision et une musicalité incroyables. De la très grande musique.

Crédit photographique : © Magali Dougados

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