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Présences 2016 : les temps forts du festival

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital, Musique symphonique

Maison de la radio. Festival Présences « Oggi l’Italia ». 7-II-2016. Pascal Contet et Florent Jodelet. 8-II-2016. Ensemble MDI. 9-II-2016, ensemble Multilatéral, direction : Léo Warynski. 10-II-2016. Ensemble 2e2m, direction : Pierre Roullier. 12-II-2016. Philharmonique de Radio France, direction : Pascal Rophé. 13-II-2016. Philharmonique de Radio France, direction : Tito Ceccherini

CECCHERINI-Tito-D.Vass_Multiphonique et vivifiante, cette 26e édition du festival Présences, mettant à l’honneur la musique italienne d’aujourd’hui, témoigne de la vitalité de la création autant que de l’excellence des interprètes qui la servent. Retour sur les temps forts de la manifestation avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France et une pléiade d’ensembles joignant à la qualité de leur prestation la richesse de la programmation.

Les soirées de l’Orchestre Philharmonique
Après Luca Francesconi (voir nos chroniques ici et ), c’est Ivan Fedele qui est à l’honneur durant le deuxième week-end de Présences, avec trois pièces d’orchestre d’envergure et deux quatuors à cordes joués par les « Prometeo ».
Dans l’Auditorium de Radio France, Pascal Rophé est à la tête du « Philhar » pour le second concert de cet orchestre, particulièrement sollicité cette année en l’absence du « National » parti en tournée.Après Hinneni – Alle madri rifugiate de , Ruah (souffle vital en hébreu) pour flûte et orchestre d’Ivan Fedele invite sur le devant de la scène Mario Caroli (photo) dont l’époustouflante prestation fait l’unanimité.

Caroli MariaImpulsée par l’énergie de l’orchestre, la ligne de flûte accomplit des trajectoires vertigineuses et déploie une palette de timbres et de modes de jeu extrêmement diversifiée, du son pur, flautando et presque désincarné, au grain rauque de son registre grave sur lequel s’achève la pièce. On est saisi par l’efficacité d’une écriture aussi puissante qu’extrêmement ciselée, où parties soliste et orchestrale s’interpénètrent en une « syntaxe organique », selon les mots du compositeur. Lexikon II, la seconde pièce au programme d’Ivan Fedele est donnée en création mondiale. Conçue en trois mouvements, Harmonique, Inharmonique, Saturé, l’œuvre est un long processus faisant évoluer les textures instrumentales de la matière transparente et vibratile des premières pages à l’incandescence des sonorités chauffées à blanc jusqu’à l’impressionnante déchirure finale. Pour la première fois, Fedele ajoute à l’orchestre une guitare et une basse électrique ainsi qu’un synthétiseur dont les morphologies sonores contribuent à la métamorphose de la matière orchestrale. Cette conception quasi sculpturale de l’écriture relève d’une maîtrise et d’un imaginaire sonore qui forcent l’admiration.

S’ajoutait à l’affiche italienne, la création attendue de , argentin quant à lui, qui a été l’élève de Fedele au Conservatoire de Strasbourg. Sa pièce Esodo infinito (La scomparsa delle luciole) est le coup de maître d’un compositeur dont c’est la première incursion dans le domaine de l’orchestre (augmenté ici d’un subtil traitement du son). Rivas s’empare d’un sujet fort et nous bouleverse par la puissance de l’évocation et un flux orchestral superbement conduit vers la plénitude sonore: celle de la mer, comme chez Debussy, tout à fois éblouissante et terrifiante. (12-02)

Un concert visant les sommets
On retrouve l’Orchestre Philharmonique le lendemain, au studio 104 cette fois, sous la baguette de (photo au début de l’article), chef milanais dont l’élégance et la souplesse du geste ne cessent d’évoquer celles d’Abbado. Visant les sommets, le concert du soir débute par la création de , Ce sont des cygnes, là-bas, une des quatre pièces écrites à la mémoire de Claudio Abbado. L’orchestre par 2, sans percussion, inclut deux trompettes particulièrement actives au sein d’une écriture toujours très radicale et une forme tirée au cordeau. L’œuvre joue sur les contrastes accusés entre des impacts sonores énergétiques suivis de leur résonance et des moments étales de musique « tremblée » et diaphane, très émotionnelle. Plus étonnante encore, au centre de la pièce, cette polyphonie d’oiseaux étranges qui sature l’espace avant la joute sonore des deux trompettes. La coda implacable nous laisse sans voix.

Dans le même concert, aux côtés d’Ivan Fedele (Syntax) et de (Quando ci risvegliamo) dont restitue merveilleusement l’univers poétique et raréfié, Let Me Sing into Your Ear, pour cor de basset amplifié et orchestre de chambre de , sorte d’opéra sans paroles donné en création française, crée l’événement. Avec cet instrument atypique et son interprète hors norme, Michele Marelli, Stroppa élabore une dramaturgie sonore au sein de laquelle ce rêveur d’inouï, habité par la pensée électronique, pousse toujours plus loin ses investigations dans le son et les espaces scéniques virtuels qu’il peut engendrer. (13-02)

Les ensembles à géométrie variable
Trois assemblages spectaculaires de percussions envahissent le plateau du studio 105 pour le concert en binôme du percussionniste Florent Jodelet et de l’accordéoniste . Ils évoluent en alternance puis à quatre mains, pour ponctuer cette soirée de très haute tenue avec le jovial Clair-obscur de .
Musicien d’exception, Florent Jodelet nous envoûte dans Golfi d’ombra, une pièce rarement jouée de qui travaille sur la matière « blanche » des métaux et leurs colonnes de résonance. convoque les mêmes métaux dans Rizonanze trasparanti, une pièce dédiée à notre percussionniste où il explore les phénomènes multiples de la résonance via le traitement électronique. , révélation de cette édition de Présences, joue également avec les ressorts de l’électronique dans #3987 Magic Mauve, une pièce inventive et colorée dont Florent Jodelet met à l’œuvre l’ingénierie délicate avec une virtuosité inouïe.
A l’accordéon cette fois, les Cinq danses incandescentes de Dazzi, en création mondiale, sont des miniatures intimistes, finement ouvragées, sondant les richesses expressives de l’instrument. Sous les doigts de magicien de , l’accordéon relayé par l’électronique se réinvente dans Interno rosso con figure II de où s’exercent l’imagination sonore et l’humour de la compositrice.

audeladelhorizon_PContet petiteAccordéon et harmonica
On retrouve Francesca Verunelli et l’accordéon de Pascal Contet dans le superbe concert de l’ porté par la qualité et l’engagement des musiciens et de leur chef Pierre Roullier. De la compositrice toscane, Déshabillage impossible, donné en création mondiale, fait référence au titre d’un film de Georges Mélies. La pièce fantasque autant que maîtrisée traverse des temporalités très contrastées au service de la dramaturgie sonore. Trois autres compositeurs italiens de la même génération sont au programme de la soirée. En création mondiale toujours, Canzone de (compositeur en résidence auprès de 2e2m) invite en soliste le joueur d’harmonica . Filidei ose le concerto pour harmonica et force est de constater que cet instrument de la fragilité convient idéalement à son univers. L’interprète tire de son instrument tout un monde de sonorités étranges (chocs percussifs, soufflerie, sonorités flottantes) subtilement amplifiées par l’ensemble instrumental, la chanson proprement dite n’émergeant qu’en fin de parcours. Dans Troglodyte Angels Clank By, , la benjamine de ce festival, s’inspire des mots de l’écrivaine Dorothy Molloy pour engendrer un espace mental étrange autant que suffocant, s’incarnant dans une matière sonore bruitée qui sollicite l’amplification. On est enfin très impressionné par le travail d’orfèvre du compositeur et la performance de l’ dans Trazos d’Aureliano Cattaneo, une œuvre d’envergure sur des textes en espagnol (Miguel Cervantes, Luis de Góngora …) où l’écriture instrumentale très en relief fait écrin à la voix: celle, agile et souple, de la soprano allemande Petra Hoffmann servant avec brio l’écriture vocale stylisée de Cattaneo.

Présences de
C’est avec ce compositeur italien très prometteur, élève de et installé aujourd’hui à Madrid, que débute le concert de l’excellent ensemble milanais MDI (Musica D’insième) que l’on découvre ce soir. Insieme, l’œuvre de Cattaneo dédiée aux musiciens de l’ensemble, met à l’œuvre l’interaction organique entre sons bruités et jeu instrumental traditionnel. S’y exercent avec virtuosité le soin de l’écriture et la pensée formelle du compositeur. (1963-2004), un compositeur trop tôt disparu et dûment fêté durant tout le Festival, est à l’affiche avec l’étonnant diptyque Domeniche alla periferia dell’ império. Avec les ressources des quatre instruments convoqués (flûte et clarinette basses, violon et violoncelle), Romitelli élabore des processus de variation continue et de métamorphose de la matière pour modeler ses sculptures sonores. La partition est dédiée à Gérard Grisey, fondateur du mouvement spectral dont on perçoit clairement l’influence chez bon nombre de compositeurs italiens. La version d’anthologie donnée par l’ensemble MDI du chef d’œuvre de Grisey Vortex temporum, en seconde partie de concert, confirme sa proximité avec l’écriture du maître en même temps que l’excellence des instrumentistes maintenant la tension de l’écoute durant les 40′ minutes d’une écriture sans concession.

Le lendemain, l’ensemble Multilatéral dirigé par est au studio 104, pour défendre les couleurs italiennes bien évidemment – , et Stefano Bulfon – et donner en création mondiale Visio d’, avec les forces des Solistes XXI de Rachid Safir (6 voix mixtes), un ensemble de 7 instrumentistes et la technique (). La compositrice s’empare des visions de l’univers d’Hildegarde von Bingen qui avait, au XIIe siècle déjà, la conviction que la terre était ronde: « Je vis une immense sphère/Ayant à sa partie extérieure un cercle de lumière étincelante ». L’écriture des voix et des instruments s’inscrit dans un mouvement circulaire souvent spectaculaire dont l’électronique accuse l’effet de cinétique. Si le texte, tour à tour parlé, proféré et chanté, épouse des lignes ployantes un peu systématiques et souffre d’une dramatisation inutile de la part des chanteurs, l’alliage subtil des timbres et l’utilisation efficace des percussions résonnantes, via la magie électronique, suggèrent admirablement les spirales ascensionnelles et autres tourbillons de vent décrits par la poétesse dans ses visions.

Crédits photographiques :  Tito Ceccherini (photo D. Vass) ; Mario Caroli (photo Piero Colucci); Pascal Contet (DR)

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