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György Kurtág : Lontano, calmo, appena sentito (1)

György KurtágLe 19 février dernier, le compositeur hongrois a célébré ses 90 ans. ResMusica lui rend hommage à travers un portrait en deux parties. Aujourd’hui, parcours biographique dans les méandres historiques de l’Europe centrale.

Budapest, Conservatoire Franz-Liszt, 1945 : une génération d’étudiants attend le retour du prophète exilé. Il ne reviendra jamais : meurt à New York le 26 septembre. Parmi eux, un étudiant timide vient comme Bartók du Banat, cette région de langue hongroise que l’histoire a rattachée en 1920 à la Roumanie : , qui était né en 1926, y rencontrera pourtant un maître, à peine plus âgé que lui, , lui aussi issu de la minorité hongroise de la nouvelle Roumanie. Comment survit-on, en tant qu’adolescent juif, dans la Roumanie du “Pétain roumain” Ion Antonescu ? Kurtág n’en a pas parlé.

Kurtág fait donc ses études à l’Académie , nom officiel du conservatoire, sous la férule de maîtres comme Pál Kadosa, , Ferenc Farkas – il y rencontre Márta, une étudiante pianiste, qui deviendra son épouse et son indispensable « œil extérieur », dont l’approbation est indispensable pour qu’une œuvre parvienne au public. Il y fait aussi ses premières armes de compositeur, sous le triple regard intimidant de l’héritage bartókien, des traditions folkloriques et du régime communiste ; de tout cela, du moins dans le catalogue officiel de Kurtág, il ne reste rien ou presque : trop de déférence aux modèles, trop peu de sens de l’essentiel, sans doute, dans ces œuvres oubliées.

1956 est un tournant dans la carrière de Kurtág : un séjour à Paris se transforme en une crise intérieure profonde dont vient le sortir la psychologue hongroise Marianne Stein. L’étincelle créatrice ? Une sorte de tabula rasa, au fond : c’est elle qui l’encourage à partir du néant ou presque, de la rencontre de deux notes et des conséquences à en tirer. Ce n’est pas Boulez et sa confrontation belliqueuse – et combien créatrice – au passé ; c’est une nécessité intime de rentrer en soi-même avant de pouvoir envisager de trouver une voie propre.

S’ensuit toute une carrière de pédagogue, au conservatoire de Budapest où il enseigne la musique de chambre – et non la composition, de même que Bartók y enseignait le piano. Nombreux sont les instrumentistes hongrois qui, aujourd’hui, se réclament de son enseignement, d’ au en passant par ; les nombreuses master classes données ces dernières décennies partout dans le monde n’ont fait qu’élargir le cercle des musiciens qu’il a influencés. Ces master class, de plus en plus souvent publiques à mesure que la notoriété du compositeur a crû, offraient à ceux qui y assistaient l’image d’une exigence musicale à nulle autre pareille : chaque note compte, et rien ne peut justifier qu’on l’oublie au profit d’une impression d’ensemble ou d’un effet, que ce soit dans un quatuor de Beethoven ou dans ses propres œuvres. Pour les musiciens en face de lui, la tâche était rude, puisqu’il n’était guère possible en une ou deux heures de cours de voir à ce rythme plus que les premières minutes d’une œuvre – ceux qui ont en ont accepté la contrainte en ont vu leur vision de la musique bouleversée.

Le régime communiste hongrois, sans pour autant s’enthousiasmer pour la musique de Kurtág, lui laisse le droit d’exister: le récipiendaire du prix Kossuth en 1973 peut s’offrir, avec Marta, un voyage en Italie qui le libère. Il ne lui refuse pas même quelques occasions d’aller faire entendre ses œuvres à l’étranger : il présente notamment quelques pièces aux cours d’été de Darmstadt, mais son langage est alors en tel décalage par rapport aux canons en vigueur dans l’avant-garde musicale d’alors que sa musique ne rencontre guère que l’indifférence. Dans ce contexte d’isolement, une œuvre prend place essentielle, les Játékok, autrement dit Jeux, écrits depuis 1973, vaste série de pièces pour piano souvent très courtes. L’origine de cette mine d’or pianistique est pédagogique, dans le sillage du Mikrokosmos de Bártok. Il s’agit d’accompagner la découverte du piano par les enfants : ce n’est pas à proprement parler d’une méthode, ni même d’une suite structurée de pièces échelonnées façon Czerny, mais d’une prise de possession, y compris au sens physique du terme, du clavier par l’enfant. L’aspect ludique est présent, les modes de jeu diversifiés permettent de trouver le plaisir musical sans se préoccuper de déchiffrage ou de maîtrise technique. Mais le projet pédagogique évolue en un projet personnel, intime – c’était déjà un peu le cas de Mikrokosmos, du reste. Chez Kurtág, ces pièces prennent encore une autre importance : elles sont très souvent la matrice de pièces ultérieures, notamment d’œuvres récentes comme les différents cycles de Messages pour orchestre et ensemble, ou les Moments musicaux op. 44 pour quatuor ; devenus Signes, jeux et messages, ils se sont ouverts à d’autres instruments, cordes solo ou à plusieurs, vents, souvent pour l’un ou l’autre de ses compagnons de route ou de ses rencontres ponctuelles, parfois pour des occasions particulières. Beaucoup sont aussi en relation avec les grands compositeurs du passé ou du présent, Stravinsky ou Paganini, Verdi ou Boulez.

Il faut donc attendre les années 1980 pour que le nom de Kurtág parviennent aux oreilles occidentales, et sa musique de même : c’est par les Messages de feu R. V. Troussova, présentés au comité de lecture de l’, que découvre ce compositeur de sa génération : l’œuvre est créée par l’Ensemble sous la direction de , puis enregistrée par Boulez lui-même. C’est le début d’une tardive carrière internationale, au moment même où Kurtág s’apprête à prendre sa retraite au conservatoire de Budapest (1986), carrière marquée notamment par plusieurs résidences dans les grandes capitales européennes, à Berlin où lui commande une de ses plus grandes œuvres orchestrales, Stele, à Paris où il est l’hôte du conservatoire et de la Cité de la Musique, et le festival de Salzbourg lui consacre plusieurs hommages, en 1993 avec Ligeti, en 2004 et bientôt en 2016. Un aspect important de cette popularité croissante aura été la longue série des concerts donnés par le couple Kurtág au piano, dans un répertoire presque exclusivement composé des pièces pour piano de György et de ses transcriptions d’œuvres de Bach, l’un ou l’autre seul sous le regard de l’autre ou tous deux à quatre mains, au piano ou, ces dernières années, de plus en plus volontiers au piano droit. Cette belle complicité aura tourné dans toute l’Europe et au-delà : il en reste désormais de nombreux témoignages enregistrés, (notamment à travers un disque de 1997 et un DVD de 2012, tous deux chez ECM).

Installé en France, près de Bordeaux, Kurtág est toujours actif : il avait célébré les 90 ans de par une courte pièce pour orchestre créée l’été dernier à Lucerne, pièce devenue aujourd’hui un émouvant hommage funèbre ; surtout, on attend, depuis quelques années déjà, la création de son premier opéra Fin de Partie, sur le texte de la pièce de Beckett, auquel il continue à travailler sans relâche. Nous attendrons ce qu’il faudra.

Crédit photographique : György Kurtág © DR

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