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Vidéos, Délices et Orgues

Depuis quelques années maintenant, les écrans vidéo, souvent géants, fleurissent sous nos orgues, dans le but de nous montrer ce qui se passe en tribune, habituellement bien cachée au regard de l’auditeur.

L’orgue, par de même sa structure est l’un des seuls instruments où son exécutant est souvent invisible, un peu comme le carillonneur perché dans son clocher. Un positif de dos réel ou postiche vient souvent faire écran sur ce que le spectateur pourrait éventuellement espérer apercevoir de loin, même de manière incomplète. Cela entretient tout un mystère autour de cet instrument déjà placé dans un environnement bien particulier, intercédant entre ciel et terre.

Quelques pistes expliquant l’apparition des écrans…

rapporte son attirance pour l’orgue de la collégiale de Dôle, alors enfant, émerveillé par ce qu’il entendait et qui lui donna l’envie d’aller plus loin, de monter enfin là-haut pour percer le secret. Sans doute dit-il : « Si j’avais tout vu depuis la nef, je ne me serais peut être pas intéressé de près à cette grande machine à sons qui semblait jouer toute seule comme par magie ». Notre monde contemporain est inondé par l’image, depuis les premiers postes de télévision noir et blanc des années 50, jusqu’à nos téléphones portables les plus récents animés de nos petites vidéos captés grâce à des minicaméras très en vogue.

Mes premiers souvenirs en la matière remontent au milieu des années 80. donnait un concert sur un très bel orgue moderne et un écran géant était installé dans le chœur. Quelle surprise et quelle découverte ! Pour la première fois le public pouvait admirer en direct le jeu de l’organiste depuis sa place. Quelle aubaine ! On imagine combien le jeu virtuose et captivant de cet interprète d’exception fit mouche ce jour-là sur les auditeurs médusés. Le seul petit souci fut que l’orgue était dans le dos de l’auditoire, ce qui au passage privait du son direct de face et la vue d’un splendide buffet, et qui occasionna du coup une impression assez désagréable. Nous avions finalement l’impression d’entendre à la fois un concert d’orgue et d’assister devant nous à la projection d’un film montrant le jeu d’un musicien. Ce petit défaut en fait n’était dû qu’au choix de l’emplacement de l’écran, qui sous l’orgue même aurait rendu un tout autre effet. La sensation de l’image devant et du son derrière, souvent présentés ainsi n’est pas très satisfaisante. Plus tard je vis cet interprète sur écran bien placé, l’effet était tout autre… Cela demande un peu plus de travail, notamment de retourner les bancs vers l’orgue en général situé sur la porte d’entrée face au maitre-autel.

La maitrise de nouvelles techniques visuelles

La télévision nous a formatés depuis tant d’années à passer sans cesse d’un plan à un autre, souvent à l’excès. Mais à l’inverse, une image fixe durant la durée d’un concert peut rapidement devenir ennuyeuse. De nos jours certaines installations filment au moins à partir de deux caméras ce qui permet de modifier les plans au moyen de fondus enchainés. La qualité de l’image n’est pas toujours très bonne, les couleurs parfois fantaisistes : tout un récital avec une charmante organiste venue toute droite de la planète Mars avec son teint vert artichaut n’est pas non plus du meilleur effet. Attention aussi aux décalages image/son qui sont franchement très désagréables par moments. Même en plan fixe, le cadrage n’est pas toujours bien réalisé, décapitant ici ou là l’organiste de manière insistante, ou modifiant le plan fixe devenu tout à coup mobile vers le pédalier qui venait d’offrir un beau solo, mais cadré un peu tard, le temps que réagisse le cameraman pour fixer finalement un beau Ré grave de pédale, immuable ! Bien sûr tous ces petits défauts pourraient se corriger facilement, mais la plupart du temps, on semble se contenter d’un « à peu près » consensuel, ce que les interprètes acceptent aussi de bonne guerre la plupart du temps, affairés à se concentrer sur leur récital.

Les installations et leurs statuts

À ce propos les organistes ne sont pas toujours avertis de la chose et se trouvent souvent mis devant le fait accompli. Il ne leur reste plus que refuser ou alors faire abstraction du phénomène et oublier cette caméra quelque peu intrusive. Survient un autre problème : la présence à la tribune d’une ou plusieurs personnes responsables du film. Chacun travaille dans son monde, autant l’organiste dans ses claviers s’il le peut et les techniciens parfois bien envahissants, proches, remuants, voire bavards et bruyants. Il n’est pas rare d’avoir la caméra mobile pour le coup à quelques centimètres, prête à montrer à tous la marque de notre montre-bracelet ou de nos chaussettes. À ce niveau, une petite négociation préalable évite parfois des problèmes en cours de concert. Nous sommes là dans d’esprit du paraitre plus que de l’être, mais après enquête auprès de divers publics, l’unanimité se fait ou presque pour exprimer un évident contentement de voir enfin, de comprendre ce qui se passe. Mais le droit à l’image dans tout cela ? Sans doute proportionné à la célébrité de l’organiste ? Aucun contrat ne l’évoque clairement en général…

Les réactions du public

Maintenant il est intéressant de remarquer quelques réactions du public générées par ce nouvel accessoire. Un organiste s’en rendra compte par lui-même mais en tant que spectateur du concert d’un autre. L’écran dévoile tout : cette fameuse cuisine que voulait conserver secrète : « Montrez-vous à vos convives au préalable en cuisine comment vous avez préparé votre meilleure recette ? ». Le tirage des jeux, les changements de claviers, la tourne des pages, l’aide éventuelle des assistants, les petites erreurs diverses dévoilées au grand jour et qui seraient passées inaperçues… Mieux encore, les réflexions concernant l’attitude, la tenue même de l’organiste : on remarque les chaussures usées (nous savons pourquoi), la coiffure approximative, les grimaces, le grattage du nez dès qu’une main se libère, les consignes verbales aux tireurs de jeux etc… On sait même si l’organiste joue par cœur ou non.

Les avantages et les inconvénients

Finalement, quel est l’intérêt réel d’un tel système ? Il parait fantastique dans un but pédagogique : la caméra peut ainsi montrer l’intérieur de l’orgue pour une présentation détaillée de l’instrument. Expliquer les divers mélanges de jeux, en montrant leur tuyauterie, leur maniement, la mécanique, la soufflerie, tout ce qui fait notre pain quotidien. Filmer tout cela est grandement passionnant, concerts compris. Il n’y a qu’à voir la myriade de vidéos disponibles sur le net pour comprendre l’ampleur du phénomène. Mais écouter et regarder un concert d’orgue chez soi sur son ordinateur ne procure pas les mêmes sensations que l’écoute en situation. En direct on est connecté directement à l’acoustique, à l’orgue, à la température, à l’emplacement même où l’on se trouve et où on perçoit les sons. À partir de ce moment-là, toute intrusion visuelle peut devenir une nuisance, une distraction. Nous ne pouvons plus écouter la musique de la même manière car notre concentration est utilisée à autre chose, l’image prend le dessus, ce dont nous n’avons pas besoin du fait même du direct, par le son de l’orgue et l’écriture des œuvres ou des improvisations. Le mystère et la magie de l’orgue sont alors entachés aussitôt par un intrus qui s’impose à nous. Subjectivement, l’image focalise le son et ne se déploie plus de la même manière dans la nef. Alors, ces écrans sont une mode, que l’on n’est pas obligée de suivre à chaque fois. Il faut bien que l’auditeur puisse respirer un peu sans toujours lui en imposer plus. S’il ne peut faire autrement, il peut toujours fermer les yeux, beaucoup le font… Bien entendu ce point de vue se place du côté des organistes qui connaissent par cœur tous les rouages de leur instrument, le public, lui, reçoit en général très favorablement l’installation des écrans sous nos tribunes, alors le débat reste ouvert.

Ouvertures sur l’avenir

En ce sens, d’autres utilisations encore sont à développer : diaporamas sur des improvisations, ou sonorisation d’anciens films muets sont ici des pistes passionnantes où un tel système trouve judicieusement sa place et où du coup le public est naturellement accroché jusqu’à penser que l’on entend la bande son du film original miraculeusement retrouvée.

En résumé, l’arrivée puis la généralisation de la vidéo lors des concerts d’orgue présente certaines qualités dont la bonne vulgarisation d’un instrument trop souvent inconnu du grand public. Il reste un outil remarquable sur le plan pédagogique et d’archivage de documents historiques. Le systématiser n’est sans doute pas une obligation. Il faut je pense conserver un certain espace de liberté par rapport à ce type d’installation, dans son acceptation par l’interprète et les organisateurs, dans le cadre de certains concerts où, au nom de la musique même et de l’inspiration de l’artiste, sa présence doit être librement choisie en fonction des opportunités, et veiller à gêner le moins possible les interprètes.

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

 

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