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Don Giovanni à Rouen, la modernité féminine contre le traditionnel masculin

La Scène, Opéra, Opéras

Rouen. Théâtre des Arts. 26-II-2016. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Don Giovanni, opéra en deux actes sur un livret de Lorenzo Da Ponte. Mise en scène : Frédéric Roels. Décors : Bruno de Lavenère. Costumes : Lionel Lesire. Lumière : Laurent Castaingt. Avec : David Bizic, Don Giovanni ; Jean Teitgen, Leporello ; Brigitte Christensen, Donna Anna ; Anna Grevelius, Donna Elvira ; Marcel d’Entremont, Don Ottavio ; Laura Nicorescu, Zerlina ; Matthew Durkan, Masetto ; Patrick Bolleire, Le Commandeur. Chœur Accentus/Opéra de Rouen Normandie (chef de chœur : Christophe Grapperon). Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie ; direction : Leo Hussain.

Don Giovanni © F. CarnucciniUne nouvelle production de Don Giovanni par l’Opéra de Rouen Normandie met l’accent sur les personnages féminins rebelles face aux personnages masculins traditionnels, dans un décor unique représentant un carrefour, au croisement de différentes valeurs.

Le metteur en scène Frédéric Roels, qui n’est autre que le directeur artistique et général de la maison, donne une lecture du livret sous l’angle de la confrontation entre deux mondes, ancien et moderne, dans une époque de bousculade, où les femmes sont plus désireuses d’émancipation que les hommes. Ainsi, dès le début de l’opéra, l’attitude de Donna Anna est troublante : elle cherche clairement une liaison avec Don Giovanni (et Frédéric Roels affirme qu’il croit même en leur complicité dans le meurtre du Commandeur) ! La voix de la soprano norvégienne incarne ce caractère avec une merveilleuse clarté. Zerlina est dépeinte comme une véritable rebelle, une sorte de « féministe » dans le sens des années 70. Le jeu théâtral et le timbre de la soprano roumaine épousent idéalement la coquetterie affranchie. Donna Elvira pleure l’amour volatile de Don Giovanni, jusqu’à la caricature, que la mezzo-soprano suédoise rend très bien vocalement, malgré quelques faiblesses. Face à elles, leurs partenaires sont beaucoup plus traditionnels. Don Ottavio est dans l’ombre de Donna Anna, ce que l’aspect physique et la voix juvénile et limpide du ténor canadien représentent irrésistiblement : il est aussi frêle et vert que sa fiancée est forte et tenace. Masetto, malgré son apparence d’un jeune viveur, obéit toujours à sa belle. , basse britannique, forme un beau couple vocal avec Zerlina par contraste. Le duo Don Giovanni/Leporello est décrit comme deux associés incapables, l’un fanfaron toujours en fuite, et l’autre, soumis malgré son perpétuel mécontentement. Mais vocalement, c’est en Leporello qui domine, aussi bien par la couleur que par la sonorité de sa voix, qui éclipse quelque peu , qui a pourtant une très belle contenance vocale et théâtrale. Les spectres du Commandeur apparaissent à plusieurs reprises dans le deuxième acte, sous forme de mendiants, pour hanter Don Giovanni et Leporello, son complice. Patrick Bollerie est imposant dans ce rôle par sa voix de basse noble et par sa grande stature.

Don Giovanni et Zerlina © CarnucciniDepuis la fosse, les dirige avec beaucoup de soin et d’énergie, même si l’Orchestre de l’Opéra de Rouen ne mettent pas en évidence toutes les subtilités de la partition.

Le décor et les costumes montrent eux aussi les bouleversements : un décor unique constitué de murs penchés qui s’apprêtent à s’effondrer sans ses étais, formant un carrefour de partout et de nulle part. Leurs portes et fenêtres, fermées au premier acte, s’ouvrent progressivement au deuxième, comme pour faire entrevoir un autre monde. Une cabine téléphonique dont une vitre est supplantée par un arbre, sur le côté jardin de la scène, semble représenter le seul endroit solide et durable, c’est d’ailleurs là que le Commandeur est tué, et c’est aussi de là qu’il surgit tout à la fin. Mais la disposition des praticables crée un effet acoustique étrange : lorsque les scènes se passent en hauteur derrière ces murs ou quand les chanteurs ne sont pas dirigés face à la salle, on entend certaines réverbérations inattendues ou au contraire, on n’entend pas les chanteurs comme on doit les entendre.

Dans les costumes, les plus intéressants sont ceux des choristes. Ils mélangent les cols de tous les styles, hollandais, anglais, français… du 16e siècle à nos jours pour les hommes sur les vestes, pantalons et bottes à lacets pour les hommes. les costumes de femmes sont tous plus extravagants, sans style précis, et tout cela avec des tissus à motifs fleuris très colorés, comme pour dire que l’histoire peut se produire à n’importe quel moment et que cette histoire est une farce.

Une lecture théâtrale originale et moderne, mais le spectacle reste assurément classique par son unité scénique, grâce notamment au décor unique.

Crédits photographiques : Don Giovanni à l’Opéra de Rouen ; (Don Giovanni) et (Zerlina) © F. Carnuccini

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