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Festival de Copenhague 1888 : 1ère édition

copenhagen-837410_960_720La présentation des programmes officiels des premiers festivals de musique nordique nous offre une belle occasion d’évoquer les débuts du festival de Copenhague et d’écrire sur la grande histoire de la musique scandinave puis nordique, encore trop peu connues du reste de l’Europe.

Les festivals de musique nordique sont un des fruits culturels  les plus anciens au monde résultant d’une exceptionnelle collaboration entre pays nordiques intimement reliés sur les plans géographique, historique et linguistique.  Leurs origines remontent à 1888 avec l’ambition affichée  de proposer et de présenter la nouvelle musique nordique. L’objectif dès les premières manifestations consistait à mettre en valeur essentiellement la musique  classique scandinave contemporaine mais également un peu plus ancienne. Entre 1888 et 1938 les nations nordiques convoquèrent, à intervalles irréguliers, huit festivals.

Le premier festival authentique intitulé « Journées de musique nordique » se déroula au Danemark, à Copenhague, en juin 1888.

Les organisateurs privilégièrent alors la musique instrumentale et la musique orchestrale, sans négliger totalement la participation de la voix humaine.  On perçoit combien les compositeurs nordiques pouvaient apprécier de voir leurs œuvres exécutées à l’occasion de cette tribune. Pour cette première édition les organisateurs retinrent uniquement des musiciens danois, norvégiens et suédois.

Ce premier volet se déroula sur sept jours, du 4 au 9 juin, à raison d’un  concert par jour. Les forces requises consistaient en plusieurs chefs d’orchestre originaires des trois pays scandinaves, en un orchestre riche de 106 instrumentistes provenant principalement de la Chapelle royale avec le renfort de musiciens venant d’autres orchestres de la capitale. On fit appel également à plusieurs chœurs basés à Kristiania et Stockholm mais aussi à Uppsala et Lund.

Lors d’une des réunions préparatoires on vota à mains levées pour déterminer l’endroit où seraient donnés les concerts. On opta pour le Palais Schimmelmannske situé à Bredgrave, en plein centre de la capitale. Des modifications intervinrent pour accueillir au mieux plus de 700 chanteurs et instrumentistes et un public d’environ 2200 personnes. Ces agrandissements seront démolis après le festival et plus tard, vers 1900, le bâtiment fut vendu au Oddfellow Order et prit le nom d’Odd-Fellow Palæet, encore en activité aujourd’hui comme salle de concerts.

La présidence du festival échoua à (83 ans) mais la mise en place des modalités pratiques de ces journées revenait à son gendre, Niels Wilhelm Gade (71 ans), lequel paraissait le mieux armé pour accomplir sa mission. Les deux maîtres entendirent plusieurs de leurs opus.

Cette année-là fut celle de l’organisation de la Grande Exposition de l’Industrie, de l’Agriculture et de l’Art attirant de nombreux visiteurs vers Copenhague. Le Festival de musique se rapprochait ainsi de cette manifestation des nations scandinaves et pouvait en bénéficier en termes de fréquentation.

La reine patronnait le festival et la famille royale assista à plusieurs manifestations.

Les organisateurs du festival avaient choisi de proposer trois concerts pour orchestre et chœur et trois autres concerts de musique de chambre totalement dévoués à des créateurs nordiques.

Il suffira d’indiquer, sans entrer dans des détails et des polémiques bien dépassées, que plusieurs choix d’œuvres soulevèrent des contestations.

indexPour le premier grand concert du 4 juin 1888 on privilégia l’orchestre et la voix.

(1786-1832) avec l’ouverture d’Elverhöj (Le Mont des elfes), une œuvre de 1828, ouvrit le concert. Ce compositeur de naissance allemande avait fui son pays  en 1810 en direction du Danemark afin d’échapper à la conscription dans les armées napoléoniennes. Très rapidement Kuhlau  s’imposa à Copenhague comme compositeur et pianiste en se rapprochant de la Cour royale dès 1813. Il se fit une réputation avec de nombreuses sonatines pour piano, des pièces pour flûte, de la musique de chambre. Sa notoriété gagna en intensité avec de très belles partitions à succès comme son Concerto pour piano et orchestre en do majeur op. 7 (1810, 3 mouvements : Allegro-Adagio-Rondo Allegro, 30 minutes environ) et huit comédies lyriques. Parmi ses dernières, Elverhöj jouit encore aujourd’hui d’une juste réputation avec environ un millier de représentations au Théâtre royal. Affublée du numéro d’opus 100, cette ouverture célèbre (11 minutes environ) déroule une musique enjouée et poétique, basée sur d’anciennes mélodies populaires danoises et suédoises retravaillées avec talent par le compositeur borgne, composée à l’occasion d’un mariage royal. Un grand pot-pourri constitue le sommet de la partition. Kuhlau, aussi auteur d’un opéra intitulé Lulu (1824), rencontra dans une ambiance plutôt débridée l’immense en 1825.

Ce compositeur retenu en 1888, soit cinquante-six ans après sa disparition, représentait encore un sommet de l’école classique allemande enrichie d’influences romantiques modestes mais certaines et d’une réelle assimilation d’un style national danois marqué par l’influente école de Leipzig et la participation d’éléments mélodiques populaires.

La partition de Kuhlau fut dirigée par Frederik Rung (1854-1914), chef danois alors très renommé mais également compositeur, directeur de la Société Cecilia (1871) et tout récent fondateur du Madrigalkoret (1887). Second chef à l’Opéra de Copenhague (1884-1908), puis ensuite premier chef, il s’opposa aux ambitions de . Il enseigna au Conservatoire de Copenhague entre 1881 et 1893.

La seconde œuvre proposée revenait au compositeur danois le plus célèbre de son temps, .

Le compositeur, lors âgé de soixante-et-onze ans (1817-1890),  représentant majeur du romantisme scandinave largement influencé par , avec une de ses partitions les plus jouées, à savoir l’Ouverture d’Ossian, op. 1 (1840), considérée comme un excellent exemple de sa manière initiale danoise à mettre au même plan que sa Symphonie n° 1 en do mineur op. 5 (1841-1842) basée en partie sur des airs folkloriques danois et relativement indépendante de l’esthétique du maître allemand Mendelssohn. Gade prit la baguette pour défendre sa partition.

rose-garden-893882_960_720Les organisateurs avaient sélectionné une œuvre du compositeur suédois August Söderman (1832-1876), son Kvarnruinen pour baryton et orchestre. Cet élève du Conservatoire de musique de Stockholm arrangea beaucoup de musique pour le théâtre. Deux œuvres, l’opérette Urdur (1852) et la musique de scène de Regina von Emmeritz (1853) connurent un franc succès. Plus tard, en 1856-1857, il prit à Leipzig des leçons en privé auprès du célèbre pédagogue allemand E. F. Richter et élargit ses connaissances musicales en se rendant à plusieurs concerts. De retour au pays, il continua de travailler pour le théâtre, devint maître de chœur et chef assistant de Ludvig Norman au Théâtre royal de Stockholm (1860). Ce Moulin abandonné (sur un texte de A.F.A. Schnetzler) composé en 1857 représentait bien sa manière rappelant aux spectateurs de ce premier festival nordique sa grande influence. Son esthétique n’oublie pas de prendre en compte des éléments de musique populaire  mais subit aussi plus ou moins les marques de compositeurs qu’il admirait tels Liszt et Wagner, sans dissimuler des traces patentes de son admiration pour . L’orchestre fut placé sous l’autorité de Rung et la partie de baryton revint au célèbre Niels Juel Simonsen

Le second créateur encore vivant de ce concert était Johan Peter Selmer, un chef d’orchestre et compositeur norvégien alors âgé de quarante-quatre ans  (1844-1910) qui, une vingtaine d’années auparavant, était venu étudier  (1869-1870) au Conservatoire de  Paris avec avant de recueillir la science de Richter au Conservatoire de Leipzig (1871-1874) au moment de la guerre franco-prussienne. Il prit les commandes de la Musikforeningen  (Société de musique) de Christiania pendant trois années (1883-1886). Sa musique porte les stigmates conjugués de Berlioz, Liszt et Wagner et s’inscrit dans le large courant romantique tardif, sans omettre de faire appel à la musique traditionnelle norvégienne. On entendit Nordens Aand (L’Esprit du Nord) pour chœur d’hommes et orchestre, op. 6 d’après un texte de Carl Ploug, composé au cours de l’année 1872. Ses pièces chorales lui ont valu la notoriété au sein de la vie musicale norvégienne dans le cadre de la musique à programme et du réalisme musical en faveur dans la nouvelle école germanique de la fin du 19e siècle. L’orchestre et le chœur étaient placés sous la direction du compositeur lui-même.

copenhagen-94284_960_720Etait-il envisageable dans le cadre de cette première grande manifestation à l’échelle scandinave de faire l’impasse sur le plus réputé des compositeurs du Nord de l’Europe à savoir (1843-1907) ?

Et en particulier, dans le cadre de cette journée orchestrale, de négliger le Concerto pour piano et orchestre en la mineur (1868) joué et adulé dans l’Europe entière pendant plusieurs décennies. Cette prestation dirigée du pupitre par le compositeur reçut le précieux soutien de la pianiste norvégienne Erika Nissen (1845-1903) considérée en ces temps comme une interprète de tout premier plan. Elle fut une élève du compositeur Halfdan Kjerulf que l’on retrouvera lors du quatrième concert.

La dernière œuvre inscrite au programme revenait au doyen des compositeurs danois, Johan Peter Emilius Hartmann (1805-1900), beau-père de et digne représentant de l’influence des légendes Grand Nord basées sur une écriture largement marquée par la sphère germanique dont il fut très proche tout au long de sa longue carrière musicale. On interpréta une pièce de circonstance baptisée Cantate pour le 400e anniversaire de l’Université (1879) pour solistes, chœur et orchestre (texte de Carl Ploug). Les solistes Sophie Keller, Fanny Gaestje et Viggo Bielefeldt, les chœurs et l’orchestre étaient conduits par Otto Malling (1848-1915). Ce musicien Copenhaguois, élève de Niels Gade, J.P.E. Hartmann et Matthison-Hansen au Conservatoire de la capitale danoise et détenteur d’une précieuse bourse Ancker, bien oublié aujourd’hui,  jouissait d’une très honnête réputation en tant qu’organiste et dans une moindre mesure comme compositeur.

Ainsi s’acheva ce premier concert qui avait débuté par un Prologue dit par le populaire acteur et metteur en scène danois Emil Poulsen (1842-1911) sur un texte de son compatriote le poète et pasteur Christian Richardt (1831-1892).

Le 5 juin 1888 les spectateurs purent assister au premier concert de musique de chambre, dévolu à la musique suédoise.

Donné avec la participation du Chœur  philharmonique de la Chapelle royale dirigé par le Suédois Andreas Hallén, compositeur, chef d’orchestre et enseignant, le concert du lendemain fut entièrement dévolu à la musique suédoise. La première partition donnée fut le Sextuor à cordes en la majeur op. 18 de Ludvig Norman (1831-1885), un Suédois, élève de grands maîtres au Conservatoire de Leipzig comme Moscheles, Hauptmann et Rietz. Il enseigna à son tour à Stockholm (1858-1861) avant d’être nommé à la tête de l’Orchestre royal (1861) et de s’impliquer dans la direction. Elève de Adolf Fredrik Lindblad, il occupa une place importante au sein de la vie musicale suédoise au cours des années 1880 comme pianiste, improvisateur, chef d’orchestre (notamment de l’orchestre de la  chapelle royale), compositeur, critique, professeur de composition. Elément  incontournable de la vie musicale du pays, sa musique a subi les influences conjuguées de Schumann et Gade qu’il défendit efficacement en proposant par exemple pour la première fois en Suède le Concerto pour piano en  la mineur de en 1853 ainsi qu’une symphonie de Niels Gade en 1859. Il laissa trois symphonies et de la musique de chambre de haute qualité mais négligea les petites formes alors très appréciées, ce qui explique en partie une popularité assez modeste. Des artistes de valeur interprétèrent son Sextuor : Fredrik Hilmer (violon), Ludvig Holm (violon), Christian Petersen (alto), Osvald Poulsen (alto), Franz Neruda (violoncelle) et Albert Rüdinger (violoncelle).

Les musiques suivantes furent exécutées par le chanteur Arvid Ödman et le pianiste Adolph Lemcke : Isola bella (texte de Snoilsky) de Ivar Hallström, Mån tro ? Jo, jo de Adolph Fredrik Lindblad et Trollsjön de August Söderman. D’autres chansons et pièces chorales vinrent les compléter : Gebet (Prière) de Vilhelm Svedbom, Traet et Tag imod Kransen (textes de Bjørnstjerne Bjørnson) et När den sköna maj (texte de Johan Ludvig Runeberg) de August Söderman et Sensitiva (texte de Fredrik Sander) de Andreas Hallén.

Une dernière œuvre de musique de chambre complétait la séance : le Quintette avec piano en la majeur  op. 6 de . Plus tôt dans le concert, la musique de Emil Sjögren fut représentée par la Sonate pour violon et piano en mi bémol op. 24 grâce à deux instrumentistes réputés, le compositeur lui-même au piano et le fameux au violon.

Lavender fields in Tivoli gardensCes huit créateurs appartenaient sans conteste aux plus appréciés du monde musical suédois. Bien sûr la chanson connaissait depuis longtemps un accueil intense car facile à mettre en place, aussi bien chez les particuliers que dans les salons à la mode où se retrouvait la classe aisée et cultivée de Stockholm… Tous cependant  composèrent aussi des pièces instrumentales.

Ivar Hallström (1826-1901) étudia le droit à Uppsala où il fréquenta le prince Gustav, également musicien. Les deux amis firent représenter à Stockholm en 1847 un opéra intitulé « La Dame blanche de Drottningholm » (Hvita frun på Drottningholm).  Hallström  devint bibliothécaire du prince Oscar (futur roi Oscar II) avant de  diriger l’école de musique de Lindblad à Stockholm. Il composa principalement  des opéras dont De Bergtagna (L’Ensorcelé) en 1874, sans doute son plus franc succès (en Suède, au Danemark et en Allemagne) dans lequel il utilise divers airs traditionnels suédois. Par ailleurs sa musique, essentiellement vocale,  ne cache pas des influences venues de Gounod et Wagner se mélangeant au classicisme suédois et au legs populaire.

En dépit de sa position centrale Adolph Fredrik Lindblad (1801-1878), mort dix ans avant le festival, apparaît modestement par le biais d’une seule musique vocale,  insuffisamment représentative de sa manière. Il eut pour élève non seulement la jeune soprano mondialement appréciée Jenny Lind (dont il tomba amoureux sans retour)  et pour laquelle il élabora des mélodies à succès, ainsi que plusieurs membres de la famille royale danoise. Membre de l’Académie royale de musique (1831), celui que l’on surnomma « le Schubert du Nord » a laissé environ 215 mélodies mais aussi deux belles symphonies dont la première, la Symphonie en ut majeur, habilement orchestrée et jouée avec succès par l’ en 1839, un opéra Frodörerna (Les Frondeurs) en 1835, ainsi que sept quatuors à cordes.

Quant à Vilhelm Svedbom (1843-1904),  directeur de l’Académie de musique de Stockholm, bien oublié à présent, il composa surtout dans le domaine vocal sous forme de cantates, de chorals d’après des airs folkloriques, des chansons. Après des études de droit et de littérature il travailla au profit de l’Académie de musique de Stockholm. Avec Ludvig Norman, il fonda la Société de musique de Stockholm pour la musique chorale.

Le registre instrumental du concert du 5 juin, on l’a dit, fêtait un (1796-1868) si longtemps négligé de son vivant, sans doute en partie à cause d’une originalité indéniable, avec ce Quintette avec piano n° 2 en la majeur élaboré entre 1850 et juillet 1857, dédié à et donné à Hambourg en 1857. Il en existe un autre, antérieur, en do mineur, n° 1, composé en 1853.

Son collègue Emil Sjögren (1853-1918), organiste, pianiste et compositeur jouit d’une ample renommée de son vivant et trouva de francs succès au cours de plusieurs séjours parisiens. Ses mélodies et sa musique de chambre charmèrent de nombreux auditeurs. Deuxième des cinq Sonates pour violon et piano cet opus 24 venait tout juste d’être achevé et  dédié à qui  la joua donc pour cette création, en compagnie du compositeur.

d9f3be07eb0775027938403b6a722c7a37ecee0cLe troisième concert se déroula le 6 juin 1888 : le colérique Horneman fut représenté par une de ses partitions les plus aimées, l’ouverture d’Aladdin.

Le concert fut l’occasion d’afficher des réalisations incluant l’orchestre seul ou accompagné de solistes vocaux ou du chœur. L’orchestre et le chœur furent successivement dirigés par Fredrik Rung, , Christian Fredrik Emil Horneman, Andreas Hallén et Otto Malling, tous également compositeurs dont la majorité dirigèrent eux-mêmes leurs œuvres. Trois chanteurs talentueux et bien connus alors participaient au concert, à savoir : Fanny Gaetje, Sophie Keller et Arvid Ödman.

Pour ouvrir le concert on avait retenu, comme la veille, l’infortuné Franz Berwald, avec une musique orchestrale très réussie, connue, de toute beauté même, l’Ouverture dite tragique (8 minutes) de l’opéra Estrella de Soria, opéra qu’il débuta vers 1840 et retravailla en 1862, date de la création de l’œuvre qui, fait assez rare, fut assez bien reçue et donnée à cinq reprises avant de disparaître durablement. Pour certains, cette partition  annonce semble-t-il l’ouverture fantaisie  Roméo et Juliette de Tchaïkovski (1869/1870/1880).

Suivi Rosa rorans bonitatem pour mezzo-soprano, chœur et orchestre, op. 45, de Ludvig Norman. Cette cantate datait de 1878. Ensuite ce fut le tour de trois danois. D’abord Peter Heise (1830-1879), étudiant à  Leipzig (1852-1853) et successeur de C.E.F. Weyse qui se distingua particulièrement dans le domaine de la chanson romantique danoise mettant en musique de fins poètes danois. Son nom  est rattaché aussi à l’opéra Drot og Marsk  (le Roi et le Maréchal) de 1878.  On interpréta Bergliot pour soprano et orchestre (texte de B. Björnson) de 1866. Ensuite Niels Gade avec sa Symphonie n° 4 si bémol majeur, op. 20, composée en 1850 et créée au Danemark par l’Orchestre symphonique de la Société de Musique de Copenhague le 16 novembre 1850 sous la baguette de l’auteur  tout comme ce jour de juin 1880. Les auditeurs y ont sans doute décelé les influences bien établies de l’école de Leipzig (Mendelssohn en tête) et d’autres encore moins facilement repérables et perceptibles de nos jours. Enfin Christian Fredrik Emil Horneman (1840-1906) fut représenté par une de ses partitions les plus aimées, l’ouverture d’Aladdin, écrite en 1864, une de ses très rares œuvres orchestrales et une des très rares pièces purement orchestrales. Horneman n’écrivit le reste de son opéra inspiré par les Mille et une nuits qu’ultérieurement, soit sur une longue période de près d’un quart de siècle. L’opéra entier présenté au Théâtre royal de Copenhague en 1888 enregistra un véritable désastre pour diverses raisons. La production de 1902 eut plus de chance. L’ouverture quant à elle s’avère virtuose et houleuse, elle mérite sûrement de ne pas être oubliée. Assurément elle annonce la voie à suivre pour le jeune . Connu pour son caractère très difficile, colérique et parfois violent, Horneman contribua sans doute à son rejet de l’intelligentsia danoise et à sa marginalisation.

La musique suivante revint au Suédois Andreas Hallén qui,  sur un poème de Viktor Rydberg, composa Skogsrået (La Nymphe des bois) pour ténor et orchestre op. 33 achevé à l’époque de ce festival 1888. C’est d’ailleurs dans cette optique qu’il avait promis à Ödmann  de composer cette musique. Le même texte inspirera le Finlandais en 1893 avec un poème symphonique éponyme et un arrangement pour récitant, piano, deux cors et cordes. Andreas Hallén (1846-1925), compositeur, critique, chef d’orchestre et pédagogue étudia à Leipzig avec Reinecke, à  Munich avec Rheinberger et à Dresde avec Rietz. De retour à Göteborg, sa ville de naissance, il dirigea la société de musique (1872-1878) avant d’enseigner le chant à Berlin et de revenir diriger la Filharmoniska Sällskapet (1885-1895) et l’Opéra royal (1892-1897). De plus, il fonda et dirigea le Sydsvenska Filharmoniska (1902-1907) et enseigna au Conservatoire de Stockholm (1909-1919). Compositeur très doué et habile, on décèle dans ses œuvres des réminiscences de la musique folklorique suédoise, de la manière de son compatriote Söderman mais aussi de la musique germanique en particulier l’esthétique de .

Le catalogue du Norvégien (1840-1911), alors en poste à l’Orchestre royal de Copenhague (1883-1908) qu’il éleva à un niveau artistique exceptionnel reconnu de tous,  fut représenté par ses Mélodies islandaises pour orchestre à cordes. Ces deux courtes pièces opus 30 bien écrites mais relativement secondaires furent composées après un voyage en Islande au cours duquel, en 1867, il nota quelques airs folkloriques dont la création se déroula en concert à Christiania en 1874. Svendsen, poly-instrumentiste, grand ami de Grieg, dirigera avec ce dernier des concerts avec l’orchestre du Théâtre norvégien à Kristiania. Son parcours devait le conduire au Conservatoire de  Leipzig (1863-1867) où il devint l’élève de grands maîtres comme Ferdinand David, Moritz Hauptmann, E.F. Richter et Carl Reinecke. Il passera un séjour stimulant à Paris (1868-1871) où il fréquentera le gratin artistique de la capitale française avant de côtoyer un temps, assez intimement , à Bayreuth en 1872. Plus tard, on l’a dit, il entamera une fabuleuse carrière de chef d’orchestre permanent à Copenhague et comme chef invité dans plusieurs grands centres musicaux européens.

Le concert prit fin avec une musique du plus âgé  des compositeurs scandinaves (83 ans), le très popolaire Johan Peter Emilius Hartmann, dont on donna Vølvens Spaadon af den aeldre Edda (La Prophétie de  la sibylle) pour chœur d’hommes et orchestre portant le numéro d’opus 71 ; une cantate composée en 1872 et ensuite interprétée à Copenhague et Leipzig.

Le lendemain 7 juin eut lieu un concert (le quatrième) de musique de chambre essentiellement consacré à quatre compositeurs norvégiens dont trois encore vivants.

Le Quintette avec piano en mi bémol op. 5 du trentenaire (1856-1941) vint en premier. Cette partition achevée quatre ans avant le festival (1884) connut une réelle célébrité et le fit connaître davantage. Sinding, principal continuateur de Grieg, de Svendsen et de la pianiste-compositrice   apparaît  donc typiquement romantique, influencé par l’école de  Leipzig (où il fut élève au Conservatoire pendant cinq ans, jusqu’en 1879) et plus encore par les esthétiques de Grieg, Halvorsen, Tchaïkovski et surtout Richard Wagner. Le Quintette sera interprété par Busoni et le Quatuor Brodsky lors d’un concert à Leipzig en janvier 1889.

L’exécution de ce 7 juin revint à Erika Nissen (piano), Frederik Hilmer (violon), Holger Möller (violon), Christian Petersen (alto) et Robert Hansen (violoncelle). Deux ans plus tard le jeune , sans doute influencé par son aîné,  qu’il rencontra, élaborait à son tour un Quintette avec piano en sol mineur (1889, révision 1890).

Un des principaux devanciers de Grieg et Sinding, Halfdan Kjerulf (1815-1868),  connu plus tard surtout pour ses agréables miniatures pour piano fut représenté par quatre chansons pour voix et piano. On entendit dans cet ordre Aftenstemning (Atmosphère du soir, texte de Bjørnstjerne Bjørnson, des Cinq Chansons d’après Bjørnson, op. 14, 1865), Ved Søen (Au lac, B. Bjørnson, op. 14, 1865), Just som jag favned dit Liv (Bjørnson, Comme je t’embrassais, op. 23, 1870), Og vil du vaere Vennen min (Et tu seras mon ami, texte de T. Kjerulf, op. 2, 1851-1852), chantées par Sigrid Wolf accompagnée du pianiste Gustav Adolph Lembcke. Journaliste, pianiste, Kjerulf  prit des leçons avec Carl Arnold et Niels Gade et suivit un enseignement à Leipzig (1850-1851). Grieg subira en partie son esthétique. Plusieurs de ces lieder furent parfaitement défendus par des chanteuses de grand talent comme Jenny Lind, Christine Nilsson et Henriette Sontag.

pia0070akg.jpg_470_750_2La figure de proue de la musique nationale norvégienne,  Edvard Grieg, ne pouvait être oubliée plus longtemps…

…même si, trois jour plus tôt, on avait interprété son romantique Concerto pour piano en la mineur. Sa Sonate pour violon et piano n° 3 en do mineur op. 45, un des must de son catalogue, qui bénéficia d’un nombre incalculable d’exécutions à travers l’Europe pendant plusieurs décennies, datait de peu puisque composée en 1886-1887 et créée à Leipzig en  1887, soit l’année précédente.

On chanta également ses fameuses Mélodies sur des poèmes de Asmund Vinje (Melodier till dikter Asmund Vinje), op. 32 : Gamble Mor (Vieille mère), Ved Rundarne (A Rundarne) et Guten (La Jeunesse). Il s’agit plutôt en fait de son opus 33 riche de Douze Mélodies créées à Copenhague en 1881. Participèrent à l’exécution le compositeur lui-même au piano, Sigrid Wolf et Thorvald Lammers au chant.

L’Octuor à cordes en la majeur op. 3 (1865-1866) de Johan Svendsen ferma le concert sous les doigts des artistes suivants : Anton Svendsen (violon), Ludvig Holm (violon), Carl Jensen (violon), Holger Möller (violon), Osvald Poulsen (alto), Christian Petersen  (alto),  Franz Neruda (violoncelle) et Robert Hansen (violoncelle)..

Lors du cinquième concert (le troisième pour grand orchestre) donné le 8 juin, le très fêté Niels Gade fit interpréter une de ses œuvres les plus aimées des Danois.

Le concert rassembla les directions d’Otto Malling, Edvard Grieg, Johan Svendsen et Niels Gade ainsi que la participation des solistes suivants : Thorvald Lammers (chant), Anton Svendsen (violon), B. Diderichsen (chant), Fanny Gaetje (chant), Niels Juel Simonsen (chant).

Ludvig Norman fut représenté par une de ses quatre ouvertures, celle pour Antonius och Cleopatra en ré mineur, op. 57, composée en 1881.

D’Edvard Grieg, on proposa  Den Bergtekne pour baryton, orchestre à cordes et deux cors, op. 32. Prisonnier de la montagne provient d’une vieille ballade norvégienne que le compositeur écrivit en 1878 et présenta à Copenhague en 1882.

(1836-1898), fils de Johan Peter Emilius Hartmann, excellent musicien mais fortement éclipsé par la gloire de son père, composa des musiques parfois jouées au Danemark mais aussi en Allemagne où il connaissait une certaine renommée. Pour l’occasion, on présenta son Concerto pour violon et orchestre en sol mineur op. 19, dédié à et donné en  création à la Musikforeningen (Société de musique) en 1877 avec Anton Svendsen au violon. En 1888, on retrouva le même soliste et Johan Svendsen à la baguette. Organiste et compositeur  donc, laissa sept symphonies, des concertos pour piano, violon et violoncelle, de la musique de ballet et cinq opéras, sans oublier bon nombre de musique vocale…

On apprécia Johan Svendsen avec sa remarquable Symphonie n° 2 en si bémol majeur op. 15, créée à Leipzig en 1877. Une symphonie emplie de fraîcheur, de splendides mélodies et d’une atmosphère élégiaque communicative.

Gade-Niels-02Le très fêté Niels Gade fit interpréter une de ses œuvres les plus aimées des Danois, à savoir Elverskud pour solistes, chœur et orchestre op. 30. La Fille du roi des aulnes, ballade d’après une légende danoise, composée en 1851-1854 et dédiée à son ami  Emil Erslev, fut créée le 30 mars 1854 à la Société Musicale de Copenhague avec grand succès.

Six compositeurs danois étaient à l’honneur pour le sixième concert

Le sixième jour pour le troisième concert de musique de chambre du 9 juin, on inscrivit des musiques de six compositeurs danois.

Le rôle de (1851-1926), tout à fait oublié, n’en fut pas moins réel comme pianiste et chef d’orchestre ayant été formé au Conservatoire de Copenhague avec Niels Gade et et ayant travaillé auprès de à Weimar avant d’être nommé professeur à l’Académie royale de musique, puis d’organiser les Concerts-philharmoniques de Copenhague dont il assura longtemps la direction. Son catalogue contient quatre symphonies de style romantique, un concerto pour piano et de la musique chorale. On joua son Trio avec piano en la majeur op. 12 achevé peu de temps avant ce concert du 9 juin 1888.

Peter Heise, déjà présenté, apparut avec trois chants (il en écrivit environ 300) : Vignerolen (texte de Hans Peter Holst), Aften paa Loggien (Soirée à Loggin, texte de B.S. Ingemann), Tornerose Drømme (le Rêve de la Belle au Bois dormant, pour voix solistes, chœur mixte et orchestre, texte de Christian Richardt, 1873), Vaarsang i Høst (Chanson printanière en automne, texte de Christian Winther, 1855), Han sagde mig saa meget (Il m’a tant dit, texte de Claus Groth, 1870).

August Winding (1835-1899), pianiste brillant (notamment  aux concerts du Gewandhaus), chambriste confirmé, pédagogue (au Conservatoire de Copenhague) et compositeur,  était le beau-frère de Emil Hartmann dont il avait épousé la sœur Clara (fille du très renommé  J. P. E. Hartmann).

A Copenhague il reçut le savoir de Carl Reinecke alors pianiste à la Cour de Copenhague (1846-1848) et celui de Niels Gade (théorie et orgue) dont il deviendra un proche. Une part de sa réputation en tant que soliste reposait sur ses interprétations des concertos de Mozart et de Beethoven. Winding fut un proche ami de Grieg. On donna sa Sonate pour violon et piano en fa mineur op. 35 (1865).

De Weyse on entendit trois pièces faisant intervenir la voix. Romans de l’opéra Festen paa Kenilwort  pour voix aiguë et chœur avec piano ; Naar kommer Høsten ? pour chant et piano (texte de Christian Winther) ; Aftensang och Morgensang pour chœur a capella (texte de B.S. Ingemann).

Deux Chants d’après Svanehamnen pour voix aiguë avec chœur et piano (texte de Henrik Hert)  et Aforisme och Canzone pour chœur a capella mis en musique par Henrik Rung.

Et pour finir ce fut le tour de l’Octuor pour cordes en fa majeur op. 17 de Niels Gade une importante partition datant de 1848.

D’excellents interprètes animèrent ces partitions danoises :  (piano), Anton Svendsen (violon) et Franz Neruda (violoncelle) dans le Trio de Bendix ; Augusta Lütken (chant) et Gustav Adoph Lembcke (piano) dans les chants de Heise ; August Winding (piano) et Axel Gade (violon) dans l’œuvre du premier ; Niels Juel Simonsen (chant) et Ludvig Holm (violon) dans les lieder de Rung et enfin l’Octuor de Gade reçut le renfort de Holger Möller (violon), Christian Petersen (alto), Osvald Poulsen (alto), Franz Neruda (violoncelle), Frits Bendix (violoncelle). Le Caecila-Foreningen Madrigalkör était placé sous l’autorité de Fredrik Rung.

Un concert populaire pour la clôture

Le 10 juin fut donné un concert populaire supplémentaire où l’on retrouva des œuvres de L. Norman, J. P. E. Hartmann, E. Grieg, N. Gade déjà proposées lors du concert du 8. Cette ultime séance musicale constituait une marque de reconnaissance pour les aides matérielles reçues de la part du gouvernement et des autorités municipales sous forme de billets bon marché à destinations des classes moins aisées.

Au total, pour les sept concerts proposés, 23 compositeurs furent sélectionnés : 9 décédés et 13 encore en vie se répartissant en : 10 Danois, 5 norvégiens, 8 Suédois. Et plus d’une cinquantaine  d’œuvres interprétées.

Le rappel de cette première édition d’un festival de musique nordique en 1888 nous a offert l’occasion de dresser un panorama de la musique en Europe du Nord et par conséquent d’écrire une page de l’histoire de la création musicale scandinave, sinon exhaustive, du moins significative.

Crédits photoraphiques :  DR

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