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À Lausanne, l’Ariodante sublime de Stefano Poda

La Scène, Opéra, Opéras

Lausanne. Théâtre Municipal. 15-IV-2016. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Ariodante, opéra séria en trois actes sur un livret d’Antonio Salvi d’après Orlando Furioso de l’Arioste. Mise en scène, décors, costumes, éclairages et chorégraphie : Stefano Poda assisté de Paolo Giani Cei. Avec : Yuriy Mynenko, Ariodante ; Marina Rebeka, Ginevra ; Clara Meloni, Dalinda ; Johannes Weisser, Il Re di Scozia ; Juan Sancho, Lurcanio ; Christophe Dumaux, Polinesso ; Jérémie Schütz, Odoardo. Chœur de l’Opéra de Lausanne (direction : Pascal Mayer). Orchestre de Chambre de Lausanne. Direction musicale, Diego Fasolis.

Ariodante.01Grâce à une formidable mise en scène et direction d’acteurs de , à une remarquable distribution vocale et à une direction musicale inspirée de , le public de l’Opéra de Lausanne, gagné par l’émotion, fait un triomphe à cette nouvelle production d’un Ariodante de Haendel digne des plus grandes scènes européennes.

Nos lignes s’étaient déjà enchantées par l’extraordinaire mise en scène de Stefano Poda dans Faust de Gounod au Teatro Regio de Turin en juin dernier. Son univers enchanteur, son esthétisme, sa manière si particulière de raconter en font certainement l’un des metteurs en scène parmi les plus talentueux du théâtre lyrique actuel.

À Lausanne, le metteur en scène italien signe un superbe Ariodante de Haendel dont il scrute les enjeux entre les personnages avec une formidable direction d’acteurs. Souvent, dans les opéras de Händel, les arias da capo favorisent le statisme scénique synonyme de lassitude. Rien de tel avec . Ses acteurs restent constamment en situation, passant de l’un à l’autre comme pour le prendre à témoin de son discours. S’en suit un ballet de personnages d’une intensité dramatique extraordinaire. Aucun geste, aucune attitude, aucun regard n’est laissé au hasard. Dans sa peinture de l’action reste constamment au plus près de l’esprit, de l’humain, avec des scènes noyées d’éclairages et de brumes d’une beauté débordante. Quant aux costumes, ils sont à l’image des décors, d’une inventivité et d’une esthétique renversante. Si on voulait croire que les belles images cachent le récit, on se trompe. Pour qui ne connaît pas l’intrigue, son discours scénique est si clair qu’il est presque superflu de lire les surtitres. Pour qui la connaît, le metteur en scène surprend le connaisseur en terminant l’opéra de Händel sur une ambiguïté que le livret haendélien ne prévoit pas.

Et cette revisitation, ajoute une touche dramatique et intelligente plus en relation avec la modernité des sentiments. Alors que l’intrigue de l’Arioste prévoit un « happy ending » avec la célébration du mariage d’Ariodante et de Ginevra, alors que le chœur (très beau Chœur de l’Opéra de Lausanne) exalte la victoire de la vertu, Stefano Poda fait défiler tous les protagonistes dans une fenêtre percée dans le décor. Tous passent, s’arrêtent quelques instants, tournent un regard sévère vers Ariodante resté seul en scène, et s’en vont. Ainsi, Ginevra refuse le contact avec Ariodante qui a douté de son innocence. Y aura-t-il noce ?

Ariodante.02Dans leurs costumes magnifiques et les colossaux décors chargés de symboles, les protagonistes s’investissent sans compter. Non seulement dans la théâtralité jaillissante de Stefano Poda, mais aussi dans la musicalité imposée par la direction musicale admirablement ciselée de . Le ballet ondulant de ses doigts émergeant de la fosse ne laisse aucun doute sur la transmission de son inspiration musicale tant à l’ qu’aux chanteurs.

En légère rupture avec la tradition musicale actuelle, la distribution lausannoise offre le rôle-titre à la voix d’un contre-ténor (au lieu de l’habituelle mezzo-soprano). A empoigner le rôle-titre, le contre-ténor russe (Ariodante) s’avère vocalement très solide donnant à son personnage autorité et force. Usant de ses réels dons de comédien et de sa brillante technique vocale, le contre-ténor (Polinesso) module sa voix à l’envi donnant beaucoup de couleurs et d’expressivité à son personnage fourbe et manipulateur. Quand bien même la basse (Il Re di Scozia) accuse une voix parfois un peu courte, il reste un parangon de l’autorité royale de son rôle. Magnifique, la voix du ténor (Lurcanio) porte son personnage avec goût et musicalité. Dans sa prestation, la jeune soprano (Dalinda) démontre un beau talent de comédienne et de chanteuse. Sa voix fruitée et claire est un régal aux oreilles.

D’entrée de scène, le premier air de l’opéra « Vezzi, lusinghe e brio » révèle l’artiste dominatrice du plateau. La soprano lettone (Ginevra) n’a nul besoin de gestes démesurés pour affirmer son personnage. fait partie de ces rares artistes lyriques qui, de leur seule voix, sont capables d’incarner leurs rôles. Quelle santé, quelle puissance, quelle présence ! Avec un timbre d’acier, elle projette un chant coloré, tantôt éclatant, tantôt susurré, d’où exhalent tous les états d’âme de son personnage. Le bonheur fait chant !

Crédits photographiques : © Marc Vanappelghem

 

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