tous les dossiers(1)

Les Paradis perdus de Kader Belarbi

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Toulouse. Auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines. 16-IV-2016. Salle des pas perdus. Création le 15 mars 1997 par des danseurs du Ballet de l’Opéra national de Paris ; entrée au répertoire. Musique : Sergueï Prokofiev. Chorégraphie et scénographie : Kader Belarbi. Assistante chorégraphe : Laure Muret. Pianiste : Julien Le Pape. Thousands of thoughts. Création mondiale. Musique : Gavin Bryars. Chorégraphie et scénographie : Angel Rodriguez. Mur-Mur. Création mondiale. Musique : Luigi Dallapiccola. Chorégraphie et scénographie : Kader Belarbi. Costumes : Michaela Buerger. Lumières : Patrick Méeüs. Avec les danseurs du Ballet du Capitole.

DSC_0852Au théâtre du Capitole de Toulouse, mène la danse. Dynamique directeur de la danse depuis 2012, le danseur étoile de l’Opéra de Paris sort des sentiers battus et emmène les danseurs sur des chemins encore inexplorés. Avec Paradis perdus, il propose un triptyque qui associe deux de ses ballets, Salle des Pas perdus et Mur-Mur, sa nouvelle création, avec une pièce du chorégraphe madrilène Angel Rodriguez, Thousands of Thoughts.

Dans l’auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines, lieu chargé d’histoire aux hautes voûtes romanes austères et pures, propose un programme aux couleurs sombres et aux thématiques lourdes de sens.  Chacune à sa manière, les trois pièces présentées évoquent la guerre. Thousands of Thoughts renvoie à un épisode de la guerre civile espagnole, Mur-Mur a été créé sur les Chants de prison de , composés en 1938 en réaction au fascisme de Mussolini, et Salle des pas perdus évoque de manière furtive l’exode de 1940. Mais ce qui relie encore plus intimement ces trois pièces c’est peut-être l’étude de l’âme humaine, analysée dans des moments extrêmes, d’angoisse, de peur, de haine ou de révolte.

Dans Salle des pas perdus, trois petites vieilles au teint gris, le dos courbé sous le poids des valises et des années, traversent fugacement la scène, dont le contour rectangulaire est délimité par des ampoules posées à même le sol. Elles sont rejointes par un homme en costume gris, et le quatuor continue son cheminement, pose et reprend ses valises, au rythme des pièces pour piano de Prokofiev. Plongé dans ses propres souvenirs, joyeux ou tristes, dansés ou susurrés, chaque personnage reste imperméable aux autres. A mi-chemin entre danse et théâtre, cette pièce n’est pas sans rappeler le style de , qui utilise aussi la voix des danseurs. Cet univers gris, feutré, en sourdine, le thème du voyage ou de la fuite, la peur sous-jacente, peuvent également faire penser à l’univers de Modiano et aux pérégrinations de ses personnages dans Paris, en quête d’un passé révolu. La nostalgie est d’ailleurs prégnante dans cette pièce inspirée par ces quelques vers extraits du Nouveau Crève-coeur d’Aragon : « Un beau soir, l’avenir s’appelle le passé, c’est alors qu’on se tourne et qu’on voit sa jeunesse ».

Mur-Mur cDavid Herrero

Si la référence à la guerre n’est qu’une des interprétations possibles de Salle des pas perdus, elle est en revanche explicitement revendiquée dans Thousands of Thoughts d’Angel Rodriguez. Cette pièce a pour point de départ l’épisode des Treize Roses, treize jeunes femmes fusillées par les franquistes à la fin de la guerre civile espagnole, en 1939. Dansé par sept femmes, le ballet évoque de manière plus générale et universelle la souffrance des femmes et leur force morale. Les danseuses défont les longs manteaux qui les enveloppent et révèlent leurs corps dénudés et fragiles, exposés au public comme à la violence – violence de la guerre, violence symbolique. L’interprétation de Kayo Nakazato, particulièrement fine et touchante, doit être soulignée. Cependant, il manque un surcroît d’intensité, peut-être en raison du motif répétitif de la musique de , pour nous transporter complètement et nous faire adhérer au destin tragique de ces femmes.

Ce supplément d’âme, Kader Belarbi a su l’apporter avec sa nouvelle création Mur-Mur, sans conteste la pièce maîtresse de la soirée. Rien de murmuré dans Mur-Mur qui nous propulse avec fracas dans la brutalité de l’univers carcéral, au son des Chants de prison de . Belarbi a utilisé magistralement les possibilités du lieu, les murs nus, le sol poussiéreux, les renfoncements. Il modèle les corps des danseurs, en fait la matière vivante sur laquelle il construit son discours, montrant la violence des relations entre ces hommes enfermés. 100% masculine, cette pièce est puissante et virile ; elle expose les corps des danseurs, qui doivent puiser au fond d’eux-mêmes pour trouver les ressources pour enchaîner les sauts acrobatiques, les portés et les passages au sol. Comme des bagnards, les danseurs sont tatoués au côté ; portent un short du même orange que les combinaisons des prisonniers ; marchent d’un seul mouvement et crient d’une seule voix qui résonne sous les voûtes de la chapelle, comme un appel au secours ou un cri de révolte. Avec cette pièce crue, Kader Belarbi se révèle un artiste engagé dans son époque, lucide sans toutefois tomber dans le désespoir aride ou le pathos stérile. Sa palette est assez riche et variée pour peindre les multiples nuances des sentiments, et donner envie de retrouver nos Paradis perdus.

Crédits photographiques: © David Herrero. Photo n°1: Thousands of Thoughts d’Angel Rodriguez; Photo n°2: Mur-Mur de Kader Belarbi.

Banniere-abecedaire728-90-resmusica-janvier16

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.