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Giordano Bruno de Filidei triomphe sur la scène de Gennevilliers

La Scène, Opéra, Opéras

Théâtre de Gennevilliers. 18-IV-2016. Francesco Filidei (né en 1973) : Giordano Bruno, opéra en deux parties et douze scènes sur un livret en italien de Stefano Busellato; mise en scène Antoine Gindt; scénographie Elise Capdenat; lumières Daniel Levy. Lionel Peintre, baryton, Giordano Bruno; Jeff Martin, ténor, Inquisiteur I; Ivan Ludlow, basse, Inquisiteur II; Guilhem Terrail, contre-ténor, Pape Clément VIII; douze voix solistes : Laura Holm, Eléonore Lemaire, soprano; Johanne Cassar, Lorraine Tisserant, mezzo; Charlotte Schumann, Aurélie Bouglé, alto; Benjamin Aguirre Zubiri, David Tricou, Ténor; René Ramos Premier, Julien Clément, baryton; Antoine Herrera-López Kessel, Florent Baffi, basse.
Ensemble Intercontemporain; direction Peter Rundel.

Giordano-217_©Philippe StirnweissLa statue de bronze à l’effigie de Giordano Bruno, que l’on peut voir sur le Campo de’ Fiori à Rome, lieu de son supplice, dit la place qu’a pris le philosophe dans la mémoire collective des Italiens. Il est le héros martyr du second opéra de , un spectacle d’une force hallucinante, crée en septembre 2015 à Porto et repris pour cinq représentations au Théâtre de Gennevilliers.

Une forme « à fenêtres »

La réussite de l’opéra, coup de maître d’un compositeur éminemment dramaturge tient autant à la beauté du livret de Stefano Busellato, qu’à l’efficacité de la mise en scène d’ et à la forme opératique astucieusement tressée par le compositeur. Filidei fait alterner, dans un jeu de couleurs, de rythmes et de mouvements, le récit du procès de Giordano Bruno – six étapes, de Venise à Rome, s’abîmant dans la scène du bûcher – et les six scènes dites philosophiques s’ouvrant telles des fenêtres sur les réflexions du Nolain. Ces dernières progressent jusqu’au délire fantasmagorique du philosophe (superbe scène VIII), l’émotion culminant dans son lamento de la scène X (Le lever du soleil) dont il faut absolument relire – dans la brochure éditée par T&M – les vers merveilleux du librettiste : « Telle une taupe abasourdie en cette prison factice / depuis l’abysse aveugle fouillant la terre je tremble […] ». « Je compare souvent ces douze scènes à douze tableaux d’un retable retenus par un cadre, que j’imagine métallique et très contemporain » précise Filidei, qui se sert des douze sons de la gamme chromatique (à partir du métaton fa#) pour sous-tendre, à l’image des teneurs médiévales, l’écriture musicale de chaque scène et cerner très clairement les directions qui s’opposent, du fa# au si aigu pour les scènes philosophiques, du fa# au do# grave pour la marche au supplice.

Giordano-68_©Philippe Stirnweiss

Un continuum scénique

L’ensemble instrumental – superbe EIC sous la direction exemplaire de – est en fond de scène derrière un tulle. Des effluves d’encens et des fumigènes enveloppent le plateau où l’on distingue, à jardin, une sorte de sanctuaire éclairé par des bougies. Peu d’éléments de décor donc – une deuxième table à cour, pour le Pape, quelques chaises et une petite estrade – si ce n’est l’imposant hémisphère au-dessus des têtes, en lien avec les thèses visionnaires du philosophe sur l’infini, dont les très belles lumières de Daniel Levy modifient sans cesse les apparences.Tous les personnages se tiennent en continu sur la scène, y compris le chœur superbe des douze voix mixtes, acteur permanent du mouvement dramaturgique. Si les textures claires des voix de femmes, invitant les rhombes et les flûtes à coulisse, fibrent les scènes philosophiques, les voix d’hommes seront davantage litaniques tandis que le chœur mixte s’engage corps et voix dans la débauche cathartique du Carnaval à la scène III.

Un tempérament de rythmicien

« Dans Giordano Bruno, je me suis senti assez puissant pour affronter de manière plus directe notre tradition » déclare . pointant les allusions (Tosca), références (Sciarrino), citations (Palestrina) et autres scansions stravinskiennes qui contribuent d’ailleurs à la saveur de l’opéra. On admire surtout la manière sensible et virtuose, émaillée d’humour, avec laquelle Filidei s’empare de cet héritage pour le faire rejaillir dans sa propre écriture. L’organiste qu’il est exerce son ironie dans la scène 9 rythmée par la cloche (Condamnation) où le Dies Irae est siffloté par les rhombes. Un Oremus phtisique est chanté par les cardinaux (chœur d’hommes) tandis que l’unique intervention du pape Clément VIII déjoue toutes les attentes, incarné par le haute-contre vocalisant . Mais c’est l’envergure rythmique de son travail qui nous impressionne, sollicitant une riche palette de petites percussions très efficaces. Filidei insuffle une cadence de plus en plus soutenue dans le récit de la condamnation. La violence de l’affrontement verbal de Giordano Bruno – viscéral – avec l’Inquisiteur I – vaillant – puis l’inquisiteur II – monolithique – s’origine dans l’impact rythmique de l’écriture vocale (répétitions compulsives et rebonds des syllabes) sur les coups cinglants du tambour de basque. C’est enfin la scansion implacable des mains qui frappent le bois, de colère et de douleur, et le crépitement des applaudissements (imitant le feu) qui donnent sa fulgurance à la scène du bûcher où , au centre du plateau, est enduit de goudron. La performance vocale autant que physique du baryton, tenant la scène durant une heure quarante, est phénoménale, révélant la transcendance du personnage avec un tempérament et une énergie hors du commun.

Crédits photographiques : © Philippe Stirnweiss

 

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