tous les dossiers(1)

Hèctor Parra mis à l’honneur par l’EIC à Barcelone

Concerts, La Scène, Musique d'ensemble

Barcelone. Palau de la Música. 28-IV-2016. Hèctor Parra (né en 1976) : Sirrt die Sekunde, symphonie de chambre n° 3 pour ensemble ; Moins qu’un souffle, à peine un mouvement de l’air pour flûte et ensemble ; Pierre Boulez (1925-2016) : Dérive I pour six instruments ; Yan Maresz (né en 1966) : Eclipse pour clarinette et quatorze instruments ; Jonathan Harvey (1939-2012) : Death of Light / Light of Death pour ensemble de chambre. Sophie Cherrier, flûte ; Jérôme Comte, clarinette ; Ensemble Intercontemporain, direction : Pablo Rus Broseta.

hector-parra-296x300Reçu au Palau de la Música, édifice prestigieux du modernisme catalan, l’ met à l’honneur le compositeur barcelonais , actuellement en résidence auprès de l’Orchestre Symphonique de sa ville natale.

Compositeur prolifique, , tout juste 40 ans, affiche rien moins que cinq opéras à son catalogue. Actif dans tous les domaines de la création sonore, et notamment dans celui de l’électronique (il enseigne à l’Ircam dans le cadre du Cursus), ce tempérament de dramaturge se nourrit d’inspirations multiples, de l’astrophysique à la peinture (qu’il a lui-même pratiquée) en s’attachant plus intimement encore à la littérature, comme en témoignent les deux oeuvres instrumentales au programme.

Le titre de la symphonie de chambre n° 3 Sirrt die Sekunde (2008) avec laquelle s’ouvre le concert, cite un vers du poème Stimmen de Paul Celan. Ce « drame abstrait », selon les termes du compositeur, génère une musique éruptive, d’une grande intensité lumineuse où la flûte (rayonnante Emmanuel Ophèle) est souvent en dehors. L’écriture instrumentale est extrêmement fouillée et d’une vitalité étonnante ; il faut aller voir sur le site du compositeur ses schémas colorés pour évaluer le travail en amont. Sollicitant des modes de jeux originaux, Parra façonne une pâte sonore très élaborée au sein d’une trajectoire qu’il articule souplement. Galvanisés par le geste du jeune chef valentien , les virtuoses de l’EIC donnent à l’œuvre une interprétation fulgurante.

Un frisson d’émotion parcourt la salle à l’écoute presque recueillie de Dérive I de , bel hommage rendu au créateur de l’EIC à travers la matière vibratile et la transparence des textures d’une œuvre si délicatement ciselée. Emmenée par le geste félin du pianiste , cette courte pièce magnifiquement jouée par les six interprètes révèle sa dimension ritualisante. Avec Eclipse (celle, fameuse, de 1999) de , partition très enlevée qui termine la première partie de concert, c’est la clarinette solaire et racée de qui est en vedette, assumant avec une aisance déconcertante la ligne ornementale et volubile de la partie soliste. Animé d’une pensée électronique, Maresz transfère dans l’écriture de l’ensemble instrumental l’action amplificatrice et déformante que l’outil informatique serait à même de réaliser en direct avec le son de la clarinette, à travers un jeu ludique et virtuose assumé par les musiciens avec une éblouissante réactivité.

L’œuvre de Death of Light / Light of Death pour cinq instruments, qui débute la seconde partie, n’est pas dirigée. Le compositeur britannique s’inspire du retable d’Issenheim de Matthias Grünewald, plus précisément du panneau central de la crucifixion, dans cette oeuvre exigeante et singulière. Elle sollicite les hautbois et cor anglais solistes (expressif ), instruments associés ici à la lamentation, aux côtés des cordes frottées et de la harpe, liée quant à elle aux visions spirituelles. Chacun des cinq mouvements correspond à l’un des personnages du tableau, induisant une dramaturgie et des alliages de timbres très spécifiques. Dans le dernier mouvement (Jean-Baptiste), sous l’action du tam-tam joué par la harpiste, le thrène aux lignes tendues et hiératiques confine au sublime.

Moins qu’un souffle, à peine un mouvement de l’air est le très beau titre de la seconde œuvre d’Hèctor Parra qui couronne la soirée. Il est extrait du roman Trois femmes puissantes qui vaut à le Prix Goncourt en 2009. Cette partition fascinante pour flûte solo et ensemble amorce en 2012 une collaboration fertile entre le compositeur et l’écrivaine avec qui Parra va concevoir dans la foulée son monodrame Te craindre en ton absence (2013) et un troisième opéra Das Geopferte Leben (2013) créé sur la scène de Munich durant la Biennale. La pièce entendue se soir nous projette dans l’univers sonore des mots de grâce à la flûte soliste (captivante ) et un ensemble instrumental mû par une narration sous-jacente, avec ses attentes, ses élans, ses blancs et ses déchaînements soudains. Parra s’inspire du jeu de la flûte peule, intégrant le grain de la voix et les pulsions rythmiques des chants ethniques, pour écrire une partie soliste très originale, colorée et envoutante, qui explore tous les registres de l’instrument, du piccolo à la flûte basse. L’écriture de l’ensemble instrumental (cordes pincées et frottées uniquement), foisonnante autant que discontinue, est rehaussée d’une percussion très active, une fréquence scintillante dans l’aigu colorant souvent l’espace de résonance. L’onirisme engendré par un univers sonore protéiforme rejoint l’ambivalence entre rêve et réalité qui habite l’écriture de Marie NDiaye. On sent un souffle dramaturgique puissant traverser l’œuvre à travers l’interprétation luxueuse du chef et de ses musiciens.

Crédits photographiques : Hèctor Parra © DR

Banniere-abecedaire728-90-resmusica-janvier16

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.