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Entretien avec le pianiste David Greilsammer

David-Greilsammer_2c_Julien-MignotSacré « Révélation » aux Victoires de la Musique en 2008, le pianiste fait partie des artistes les plus atypiques de sa génération, ceux qui aiment relever des défis et sont dans une démarche constante de création. Directeur musical et artistique du Geneva Camerata depuis 2013, il porte en effet une affection toute particulière aux projets hors des sentiers battus et aux passerelles entre les Arts. Res Musica l’a récemment rencontré lors d’une visite à Bruxelles.

Res Musica : Vous avez fait vos études musicales à New York mais vos premiers cours de piano ont eu lieu à Jérusalem. A quel moment êtes-vous partis pour les Etats-Unis et pour quelle raison ?
: J’ai grandi en Israël, à Jérusalem, dans une famille qui aimait profondément la musique et les artistes. J’ai fait mes premières études de piano en Israël, avec une professeure issue de l’Union Soviétique. A l’âge de 18 ans, j’ai dû partir à l’armée car le service militaire est obligatoire en Israël. Une fois celui-ci terminé à l’âge de 21 ans, j’ai pu partir aux États-Unis, à New-York, pour étudier à la Julliard School. A ce moment- là, c’était pour moi une évidence de vouloir être à New York, car je souhaitais explorer l’énergie folle de cette ville tout en découvrant son monde culturel… J’ai effectué un premier cycle en piano durant quatre ans. Pour mon Master, j’ai poursuivi mes études de piano en y ajoutant des études de direction d’orchestre. Ces six années d’étude m’ont en effet permis de découvrir les grands orchestres et de légendaires solistes, et non moins important, les grandes compagnies de danse, la création contemporaine, les musiques du monde, l’univers « underground » et expérimental, et surtout, le jazz…

RM : En quoi cet environnement new-yorkais a-t-il influencé votre parcours musical ?
DG : Je pense qu’avant tout, cet univers singulier m’a permis de me remettre en question et de comprendre qu’il y avait moyen de faire de la musique classique d’une autre manière. La folie, la diversité et le métissage qui existent dans cette ville m’ont beaucoup influencé et m’ont donné de la force. Il y a toutefois quelque chose de très contradictoire au niveau artistique aux États-Unis. D’une part, le public est en grande partie très conservateur, beaucoup plus qu’en Europe. Les grands orchestres symphoniques peuvent être extrêmement rigides, dans certains cas je dirais même réactionnaires. Mais il y a toute une scène alternative qui évolue parallèlement, très contemporaine, voire expérimentale, que j’ai eu la chance de côtoyer pendant plusieurs années. Tout au long du XXème siècle, une nouvelle forme de dialogue s’est développée à New York entre la danse et la musique, comme par exemple dans la collaboration entre et . L’impact de ce genre de dialogue entre différents arts est encore ressenti aujourd’hui et en tant qu’étudiant, j’ai pu en bénéficier. Petit à petit, grâce à des rencontres avec des artistes issus de la danse ou des arts visuels, j’ai pu découvrir le monde de la création et son importance. La Julliard School a toujours été une école très traditionnelle, très orientée vers le XIXème siècle et la musique romantique. Vers la fin de mes études, j’ai petit à petit quitté ce monde-là, pour me diriger vers d’autres univers. A part la création contemporaine, je me suis fortement intéressé à la musique baroque et à l’interprétation sur instruments d’époque, ainsi qu’au jazz et à l’improvisation. C’était, d’une certaine manière, les débuts d’une nouvelle aventure personnelle.

Ce qui manque encore dans le monde classique, ce sont les mélanges, les passerelles, les rencontres.

RM : Les différences entre les deux continents restent encore aujourd’hui importantes, notamment au niveau des mentalités.
DG : Cela commence à changer mais jusqu’à récemment, je pense que le monde classique américain avait un certain retard sur l’européen. Beaucoup de productions d’opéras, par exemple, avaient vingt ou trente ans de retard sur la modernité de celles qu’on voyait en Europe. En même temps, il existe une certaine liberté, dans les grandes villes américaines, qu’on ne ressent nulle part ailleurs dans le monde. Il me semble qu’en Europe, le problème vient du terrible besoin de mettre des « étiquettes » sur chaque artiste, de devoir tout définir et de placer les créateurs et les interprètes dans des « boîtes ». Tout doit être déterminé précisément, comme si l’on ne pouvait pas être en même temps un interprète de musique baroque, de musique contemporaine d’avant-garde et de jazz, par exemple. Ce qui manque encore dans le monde classique, ce sont les mélanges, les passerelles, les rencontres.

RM : Mais ne pensez- vous pas que c’est en train d’évoluer ? Si on pense par exemple à des collaborations entre des artistes de l’électronique, de la pop avec des artistes classiques et certains labels qui ont sorti des disques innovants…
DG : Absolument. On voit cela surtout ces cinq dernières années. Aux États-Unis, les productions d’opéras sont de moins en moins conservatrices. Les grands orchestres symphoniques qui auparavant jouaient essentiellement Beethoven, Brahms ou Rachmaninov, commencent à inviter des chefs spécialisés en baroque ou en musique contemporaine pour introduire ces musiques auprès de musiciens d’orchestre qui n’en avaient presque jamais joué auparavant. Des compositeurs comme Rameau, Marais, Xenakis ou Stockhausen, encore rarement programmés dans les orchestres symphoniques, commencent à être proposés au grand public. Certains labels créent de beaux enregistrements avec des rencontres entre classique et électro ou musiques du monde. Le chemin est encore long mais cela va se faire surtout grâce aux artistes qui vont devoir se battre pour des convictions et des idées, plutôt que seulement « faire carrière ». J’espère également que la presse spécialisée, les programmateurs et tous les professionnels du monde musical participeront à cette importante évolution vers l’avenir.

RM : On remarque une constante tout au long de votre parcours, c’est votre affinité profonde avec Mozart. Est-ce qu’elle a toujours été ancrée en vous ?
DG : Mozart a toujours été là dès mon enfance. Il fait partie de mes premiers amours, une sorte d’évidence, comme une présence qui me guide depuis le tout début. Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer. En le jouant, je ressens que je parle ma langue natale. Cette musique m’offre une sensation de bienveillance, d’amitié, de lumière. Au cours des dernières années, j’ai effectué quelques parcours « marathoniens » : j’ai joué l’intégrale des sonates pour piano en une journée à Paris, puis, les vingt-sept concertos que j’ai dirigés du piano, en une saison. C’était une volonté d’aller au bout de cette aventure mozartienne, de mieux comprendre cet amour fou, de le vivre pleinement. Sa musique sera toujours pour moi un langage rempli d’espoir, de clémence et de tendresse. Avec une poésie infinie…

RM : Vous parlez de poésie, pas d’absolu ou de divin.
DG : Ce n’est pas ce que je recherche dans la musique, même si ces éléments sont très intéressants. Je recherche avant tout la poésie et tout ce que cela comporte : l’instant, le risque, la fragilité, la tendresse, avec toujours un petit grain de folie. L’absurde est également une notion qui m’intéresse beaucoup, ainsi que la radicalité, car cela vous permet de vous évader et de trouver des réponses, dans un monde complexe et cruel. Au-dessus de tout et avant tout, j’aime le dialogue et c’est pourquoi je cherche à faire dialoguer des mondes musicaux qui n’étaient pas censés se rencontrer à l’origine. C’est ainsi qu’est né le programme Scarlatti-Cage, réunissant ces deux compositeurs révolutionnaires qui, à priori, n’avaient pas grand chose en commun et qui ont vécu à deux siècles d’écart. Mais une fois que Scarlatti et Cage se sont rencontrés, dans ce monde imaginaire, ils avaient tant de choses à se dire !

Une entité qui puisse apporter de l’innovation et de la fraîcheur à l’univers symphonique

RM : En 2013, vous créez le Geneva Camerata dont les programmes et les collaborations sont totalement nouveaux et surprenants… Est-ce que la raison d’être de cet ensemble était de pouvoir accéder à une plus grande liberté d’expression ?
DG : Oui, absolument. Lorsque Céline Meyer et moi-même avons créé le Geneva Camerata, cela était en grande partie dû au fait qu’il nous semblait que le monde orchestral était bien trop rigide, et peu dynamique. Nous souhaitions créer une entité qui puisse apporter de l’innovation et de la fraîcheur à l’univers symphonique, tout en cassant certaines barrières et en dépoussiérant certaines façons de faire de la musique. La volonté était de réunir des musiciens extraordinaires, virtuoses, libres d’esprit, aventureux et spécialistes dans tous les domaines – allant du baroque au contemporain en passant par les musiques actuelles ou l’improvisation – pour créer une programmation passionnante et surtout, tournée vers l’avenir. Nous avons aujourd’hui la chance d’avoir au Geneva Camerata des musiciens prodigieux : ils sont capables de jouer, au cours du même concert, des œuvres de Ligeti, de Lully, ainsi que des danses balkaniques, ou d’improviser sur une chanson de . C’est magique.

RM : Le Geneva Camerata est très impliqué dans une mission pédagogique auprès du jeune public mais aussi dans un vaste travail social.
DG : Effectivement, l’une de nos missions phares est de créer des spectacles originaux pour les enfants – non pas des « leçons de musique » mais plutôt des performances qui font découvrir aux jeunes la force de la musique. Depuis deux ans, nous produisons de A à Z des opéras pour enfants, basés sur des grands chefs-d’œuvre lyriques et illustrés par des marionnettes. Cette saison, nous avons proposé une version originale pour petits de Platée de Rameau ! Les enfants et les adolescents sont le public de demain. Il faut leur donner envie, afin qu’ils comprennent la beauté et l’importance de l’art et de la culture dans nos vies. L’éducation musicale est cruciale, mais elle doit être interactive, éclectique, et libre, sans préjugés. Par ailleurs, le Geneva Camerata poursuit une vaste mission humaniste et sociale : chaque année, nous allons dans les hôpitaux, cliniques psychiatriques, foyers et maisons de retraite pour offrir des moments d’apaisement et de musique à des personnes en souffrance. Nous travaillons également avec de nombreuses associations pour enfants en situation de précarité. Cet orchestre n’existe pas uniquement pour donner des concerts pour le grand public, mais aussi pour contribuer à la société et se battre pour des valeurs qui nous semblent importante pour l’avenir de tous.

RM : Parmi vos projets artistiques hors des sentiers battus, il y a vos deux derniers enregistrements en solo. Pouvez- vous nous en parler ?
DG : Mon avant-dernier disque en solo, Baroque Conversations, présente une histoire imaginaire qui est racontée à travers une mise en miroir de différentes pièces du baroque dont plusieurs, très peu connues, n’avaient jamais été jouées sur piano moderne auparavant. Elles sont juxtaposées avec diverses pièces contemporaines dont de magnifiques œuvres de deux jeunes compositeurs qui ont spécialement écrits pour ce projet. Dans mon dernier disque, Scarlatti : Cage : Sonates, j’ai souhaité élaborer un programme plus radical, en confrontant ces deux compositeurs qui ont chacun été des avant-gardistes de leurs époques respectives. Ce qui m’intéressait, c’était de partir à la recherche de leur poésie et de leur radicalité en confrontant leurs sonates qui avaient beaucoup plus de points en commun que ce que j’avais imaginé au départ… Par ailleurs, le Geneva Camerata enregistrera prochainement son tout premier album qui présentera une aventure singulière entre classique et jazz, en compagnie d’un grand jazzman… Nous allons l’enregistrer à Berlin et l’aventure se conclura par les débuts de l’orchestre à la Philharmonie de Berlin en septembre prochain !

RM : Quel est l’évènement musical qui vous a le plus marqué au cours de ces derniers temps ?
DG : Nous avons perdus plusieurs grands musiciens ces derniers mois et j’en suis encore bouleversé. La perte de , et Prince a été un vrai tournant dans le monde de la musique. Boulez restera une figure controversée encore longtemps, mais je pense qu’il a eu un rôle crucial dans l’avancement de la musique au cours de nos temps modernes. Par ailleurs, je rappelle toujours à mes collègues qu’il avait magnifiquement dirigé des pièces du rocker , dans les années 1980…

Crédit photographique © Elias Amari

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