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Tobias Niederschlag, créateur du Festival de Gohrisch

Tobias Niederschlag (c) Matthias CreutzigerProgrammateur artistique pour la Staatskapelle Dresden, est aussi le créateur du Festival Chostakovitch de Gohrisch, près de Dresde. De passage à Paris, il a accepté une interview avec ResMusica au Centre de l’Association Chostakovitch de Paris.

ResMusica : Bonjour , afin de mieux vous connaître, pouvez-vous nous parler de votre expérience ?
Tobias Niederschlag : J’ai étudié à Munich la musicologie et le théâtre. Pendant mes études, j’ai fait des stages au Philharmonique de Munich et au Chicago Symphony Orchestra, puis j’ai commencé à travailler au Bayerische Staatsoper de Munich. En 2003, je suis arrivé à Dresde et depuis j’y travaille comme Konzertdramaturg à la Staatskapelle Dresden. Dans les premières années, j’écrivais principalement les notes de programme et présentait les lectures avant-concerts. Aujourd’hui, mes priorités sont le planning des concerts et les tournées de l’orchestre, une entité à part au Semperoper (l’Opéra de Dresde).

RM : Est-ce simple de programmer des concerts lorsque vous devez avoir en tête que cet orchestre est aussi et avant tout un orchestre d’opéra ?
TN : Planifier dans une institution aussi complexe que le Semperoper est un challenge ! La Staatskapelle joue des opéras, mais aussi du ballet, en plus des concerts. Il n’est clairement pas évident de créer un agenda pour les performances et les répétitions avec cette variété d’activités, mais c’est aussi aussi la philosophie et la tradition de l’orchestre, qui est autant un grand orchestre d’opéra que de concert !

RM : L’an dernier à Dresde puis Salzbourg, Christian Thielemann a joué le Concerto n° 1 de Chostakovitch avec Nikolaj Znaider, et Daniele Gatti la Symphonie n° 10. Y a-t-il une tradition de l’orchestre dans ce répertoire ?
TN : Oui, pendant les années de la RDA, Chostakovitch était souvent joué dans nos concerts. Le directeur musical a dirigé de nombreuses symphonies à Dresde, tout comme , régulièrement invité sur le podium et qui a dirigé la Première allemande de la Quatrième Symphonie, en 1963, deux années après la création mondiale à Moscou. Les opéras Lady Macbeth de Mzensk et Le Nez sont aussi au répertoire depuis de nombreuses années.
En 2010, nous avons créé le Festival de Gohrisch, à partir d’une initiative de la Staatskapelle. De nos jours peu de gens, même amateurs de Chostakovitch, savent que l’une de ses pièces les plus importantes, le Quatuor n° 8 op.110, a été composée à Gohrisch. A l’origine Chostakovitch est venu dans cette ville pour écrire la musique d’un film de propagande réalisé par Leo Arnchtam, Cinq Jours, Cinq Nuits, inspiré du sauvetage par l’Armée Rouge des tableaux de la Galerie « Maîtres Anciens ». Il était invité dans cette ville car le Conseil des ministres y possédait une maison d’hôtes.
Avant de faire ce travail, il a eu besoin d’écrire une pièce beaucoup plus intime, d’autant que quelques jours auparavant il avait dû accepter de devenir membre du Parti Socialiste, car on lui forçait la main pour devenir Président de l’Association des Compositeurs d’Union Soviétique. Il avait des remords et aujourd’hui nous savons par ses lettres qu’il pensait même au suicide.

RM : Dans ce festival, privilégiez-vous les invités ou les musiciens de la Staatskapelle ?
TN : La base du festival est la Staatskapelle, ensuite nous y invitons des musiciens ayant des connections spéciales avec Chostakovitch. Dans les deux dernières années, nous avons eu Gidon Kremer, Natalia Gutman, Anna Vinnitskaya ou encore le Borodin Quartet.

RM : Dans quel lieu jouent-ils ? Y a-t-il une salle de concert dédiée ?
TN : Non, il n’y a même pas d’église dans ce village, c’est pourquoi nous devons convertir chaque année une grange en salle de concerts, ce qui implique aussi des coûts et donc de trouver des sponsors. Nous ne pouvons y jouer que des concerts de musique de chambre ou du répertoire de petit orchestre. La première année, nous avions prévu de jouer la fameuse Symphonie de Chambre op.110B, arrangée par Rudolf Barshaï à partir du Quatuor n° 8. Il était invité à diriger lui-même cette pièce et nous étions très enthousiastes, mais il dû annuler pour raison de santé et être remplacé par Michail Jurowski, qui a lui aussi connu Chostakovitch personnellement.

RM : La taille de la grange ne vous permet pas de jouer de concert symphonique, est-ce un problème à votre avis ?
TN : Dans cette grange, c’est impossible. La saison prochaine, nous ouvrirons le festival avec un concert hors abonnement au Semperoper à Dresde. Cela est important car nous voulons donner de la visibilité au festival, le seul dans le monde dédié chaque année à Chostakovitch. Ce premier concert sera dirigé par Guennadi Rojdestvenski au Semperoper et présentera la première et la dernière symphonie de Chostakovitch (n° 1 et n° 15), puis il y aura trois jours de concerts à Gohrisch.

RM : Avez-vous également prévu de lier des opéras avec le festival, par exemple l’opéra La Passagère de Weinberg dont vous avez coproduit la nouvelle mise en scène de Francfort ?
TN : C’est une circonstance heureuse. L’intendant du Semperoper, Wolfgang Rothe, souhaitait présenter l’opéra de Weinberg la saison prochaine et le meilleur moment était fin juin, autour du festival de Gohrisch. C’est pourquoi nous nous intéresserons principalement à Weinberg dans l’édition 2017. Mais habituellement il est compliqué d’adapter la saison lyrique au festival, pour les raisons évoquées plus tôt.

RM : La Staatskapelle a un son très particulier, idéal dans Wagner et surtout Richard Strauss. Est-il convaincant pour Chostakovitch ?
TN : C’est une bonne question. Clairement ce son n’est pas celui des orchestres russes que l’on entend dans les enregistrements de Mravinsky ou Kondrachin, ni dans ceux de Rojdestvenski il y a quarante ans. Mais le fait que l’ensemble soit un orchestre d’opéra le rend très flexible et le résultat est très intéressant.

RM : A l’Osterfestspiele Salzburg de 2015, en discutant sur ce point après la performance de la Symphonie n° 10, avec Christian Thielemann et Daniele Gatti, ce dernier a répondu : « Avec cet orchestre, il est particulièrement intéressant de jouer Chostakovitch car l’orchestre a un côté très sombre ». Habituellement, on considère que l’orchestre a avant tout un son cristallin ?
TN : Ce qui est fascinant avec le son de la Staatskapelle, c’est d’abord sa brillance et sa transparence, mais il a dans le même temps une véritable profondeur. Globalement le son est très rond et très élégant, les bois et les cuivres ne dominent jamais et sont au contraire toujours intégrés dans les cordes. Pendant la période de la RDA, l’orchestre a pu garder ses sonorités anciennes plus facilement que s’il avait été du côté ouest, plus internationalisé ; cela n’est bien sûr pas idéal mais restera un aspect positif de cette ère.

RM : Pour revenir au Festival de Gohrisch, pouvez-vous nous parler du programme de l’année ?
TN : Cette année, en plus de Chostakovitch, nous avons prévu principalement deux autres compositeurs. Pour la première fois nous allons faire le lien avec un compositeur de la RDA : . Dans l’ex-Allemagne de l’Est, est encore connu pour avoir composé l’hymne national de la RDA, mais beaucoup ne savent pas que c’était un artiste versatile et controversé qui a étudié avec Schoenberg puis écrit de la musique en exil à Hollywood, en gardant un avis très critique sur la politique culturelle de la RDA. Bien sûr c’était un communiste convaincu et une figure importante de la RDA, mais dans ses dernières pièces comme Ernste Gesänge, nous pouvons entendre de la tristesse et de la résignation. Je pense qu’il est très intéressant de confronter cet artiste avec Chostakovitch, qui a vécu à la même époque dans l’ombre du régime communiste. L’autre compositeur lié à Chostakovitch et Eisler est Beethoven : c’était une idole pour chacun d’eux, avec un vrai penchant humaniste dans son œuvre.

RM : Quels musiciens attendez-vous à Gohrisch cette année ?
TN : Nous aurons le Quatuor Danel pour la première fois à Gohrisch. Ensuite nous attendons les pianistes Anna Vinnitskaya, Michael Schöch et Peter Rösel, un pianiste très connu à l’époque de la RDA et le premier allemand à avoir été primé au Concours Tchaïkovski à Moscou. Le chef Michail Jurowski reviendra au festival pour présenter ses mémoires, une idée qu’il a eue il y a quelques années alors qu’il était à Gohrisch.
Nous aurons aussi beaucoup de musiciens de la Staatskapelle, dont les premiers concertistes Matthias Wollong, Sebastian Herberg ou encore Norbert Anger. Et aussi le violoncelliste Isang Enders, qui nous a beaucoup aidés pour créer le Festival. Nous aurons également un évènement spécial, avec un « Concert du Voyageur » chanté par le chœur « Vocal Concert Dresden », qui donnera un concert à l’air libre avec des Folksongs de Chostakovich et Eisler. Ce concert est inspiré par le Jour National de la Randonnée, qui se passe en même temps cette année dans la région de la Suisse Saxonne.

RM : Nous serons là. Merci beaucoup M. Niederschlag !

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