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Gustav Mahler créateur d’un opéra danois

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Jean-Luc Caron, musicologue spécialisé dans l’étude et la diffusion de la musique nord-européenne, entraîne depuis quelques années les lecteurs de Resmusica dans une ballade étonnante en pays scandinaves. Pour accéder au dossier complet : Brèves scandinaves

 

ehartmannUne palpitante page de l’histoire de la musique est passée presque totalement inaperçue. Elle met en scène,  , un compositeur scandinave modestement connu sur le plan international et un chef d’opéra parmi les plus fameux de tous les temps : .

(1836-1898) était le fils du plus célèbre compositeur de l’Âge d’Or de la culture du royaume danois, Johann Peter Emilius Hartmann (1805-1900). Il a profité d’une belle renommée dans les pays germaniques où il se rendit à de nombreuses reprises comme chef d’orchestre défendant principalement ses propres partitions. Celles-ci plaisaient au public allemand de l’époque avec leur tonalité populaire scandinave. Ses succès en Allemagne dépassaient de loin ses réussites sur sa terre natale où son père et son beau-frère Niels Gade monopolisaient presque toute l’attention et la gloire de la nation.

Emil Hartmann écrivit sept symphonies, des pages orchestrales, de la musique de chambre et plusieurs opéras. Parmi ces derniers il en est un qui va retenir notre attention : il s’agit de l’opéra Ragnhild en un acte de 1896, connu en Allemagne sous le titre de Runenzauber (La Magie des runes). Cet opéra repose sur le livret de son gendre Julius Lehmann (1861-1931), le mari de sa fille Agnete, une actrice de théâtre. Il est inspiré par une œuvre de l’écrivain Henrik Hertz (Svend Dyrings hus, « La maison de Sven Dyring », 1837). Il résulta d’une commande de l’Opéra royal de Berlin. En 1897 l’œuvre fut acceptée, entre autres, par les opéras de cour de Berlin, Dresde et Hambourg.

Par ailleurs, le célèbre compositeur et chef d’orchestre autrichien (1860-1911) passa plusieurs années à Hambourg après ses débuts inoubliables à Prague  et Budapest et avant sa prise de fonction à Vienne. À cette époque, il retravaillait sa Symphonie n° 2, avançait l’élaboration de la Symphonie n° 3 et fréquentait le chef Bruno Walter. À Hambourg, Mahler dirigea entre 1891 et 1897 non seulement des opéras, mais également des œuvres symphoniques. Comme cela se passait habituellement lorsqu’un artiste exerçait dans un autre centre musical ou dans un autre pays, les autorités locales lui imposaient d’aborder un certain nombre d’œuvres moins connues qui venaient ainsi s’ajouter à son répertoire. Il va sans dire que ces incursions ne s’inscrivaient qu’assez rarement dans la durée. Mahler ne connaissait pas les deux opéras dont il va être question. À cette époque il cherchait à se faire nommer à l’Opéra de Vienne.

C’est cette situation qui se déroule en 1896. Le public de l’Opéra de Hambourg eut l’opportunité de découvrir un opéra composé par Emil Hartmann qui n’était plus un inconnu en Allemagne depuis qu’il venait y diriger régulièrement, non sans succès, sa musique orchestrale depuis plusieurs années. L’œuvre devait être dirigée par Gustav Mahler dont l’aura se répandait régulièrement sur toute l’Europe mais sans encore atteindre à l’universel. La première se déroula à Hambourg (au Neues Stadt-Theater am Dammtor) le 5 octobre 1896 (autre date avancée : 11 octobre 1896) sous la direction de  Gustav Mahler. L’œuvre sera ensuite jouée à  Dresde en novembre 1896 et Copenhague verra la création danoise le 27 décembre de la même année.

Un faible écho de l’événement atteignit Paris. Le Ménestrel du 1er  novembre 1896 dans sa rubrique Nouvelles diverses. Etranger, écrivit : « Un opéra inédit en un acte intitulé  « l’Enchantement  des runes », musique de M. Emile Hartmann a été joué avec beaucoup de succès à l’Opéra de Hambourg ». La même revue musicale avait annoncé quelques semaines auparavant  (Le Ménestrel du 21 juin 1896) : « L’Opéra de Berlin a reçu un nouvel opéra en un acte : « L’Enchantement des runes », dont la musique a été écrite par M. Emil Hartmann » ; mais, suite à divers conflits, l’opéra ne sera jamais donné à Berlin.

Le même soir, à Hambourg,  le chef autrichien dirigea également un autre opéra en un acte, assez court, intitulé Gloria dû à l’Autrichien (1846-1907). Contrairement à la musique de Hartmann, celle de Brull ne trouva pas le succès espéré.

La documentation relative à la vie et à l’œuvre d’Emil Hartmann, tout comme celle intéressant Gustav Mahler, reste presque silencieuse sur l’événement et ses retombées immédiates. Il faudrait pouvoir consulter les revues de presse contemporaines. Mais, quoi qu’il en soit, il est certain que cet épisode est tombé très rapidement dans un profond oubli. L’on peut en déduire à juste titre, et sans préjuger de la valeur intrinsèque des partitions, que ce programme original n’a laissé aucune trace palpable 120 ans après son déroulement.

Photos : Emil Hartmann ; Opéra de Hambourg vers 1900, gravure (nucius.org)

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