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De Yan Maresz à Gérard Pesson au festival Manifeste

Concerts, Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Paris, Philharmonie (Salle des Concerts). 10-VI-2016. Aureliano Cattaneo (1974) : Corda ; Brian Ferneyhough (1943) : Inconjuctions ; Beat Furrer (1954) : Linea dell’orizzonte ; Yan Maresz (1966) : Tutti. Sébastien Vichard (piano), Ensemble Intercontemporain, Matthias Pintscher (direction), Thomas Goepfer (réalisation informatique musicale Ircam).

Paris, Centre Pompidou (Grande Salle). 11-VI-2016. Gérard Pesson (1958) : Cantate Égale Pays (Jachère aidant, God’s grandeur, Gd mmré). Ensemble vocal Exaudi, L’Instant Donné, James Weeks (direction), Sébastien Roux (réalisation en informatique musicale Ircam).

MareszDeux riches concerts en ce second week-end du Festival Manifeste 2016 de l’ : un programme baptisé « Temps réel » où l’ sous toutes ses coutures présentait pas moins de quatre pièces dont le somptueux Tutti de , suivi le lendemain par l’intense cycle Cantate Égale Pays de .

C’est une création mondiale qui ouvrait ce programme « Temps Réel »: Corda, pour piano « augmenté » électroniquement, signée par le compositeur italien (né en 1974). Une nouvelle oeuvre qui pour nous s’avère malheureusement trop âpre et aride afin de goûter pleinement le foisonnement informatique qu’elle propose, notamment par l’intermédiaire de hauts-parleurs placés à l’intérieur même de la caisse du piano, transformant ainsi l’électronique « live » en « acoustique augmentée ».

Le programme se poursuivait avec la création française des Inconjuctions (2014), oeuvre d’une vingtaine de minutes écrite pour un large ensemble de vingt musiciens par le compositeur britannique Brian Ferneyhough. Le mot « inconjuct », terme d’astronomie désignant le fait que deux planètes, de part leurs positions n’opèrent aucune influence l’une sur l’autre, a donné au compositeur l’idée de quatre sections relativement disparates, que ce soit du point de vue du caractère ou de l’instrumentation : bois dans le suraigu aux allures de gagaku sauvage pour l’introduction, cordes aux glissades à la fois amères et liquides de la deuxième section, progressions acides de la troisième partie n’utilisant que trois cuivres et les percussions, l’œuvre se terminant dans un vif tutti.

Après l’entracte, c’est dans une formation plus réduite de 9 musiciens que l’Intercontemporain prenait place afin de donner une récente pièce de : Linea dell’orizzonte (2012). Intégrant les sonorités acoustiques (augmentés d’une guitare électrique) comme s’il utilisait un système de traitement électronique, nous fait voyager dans cette courte pièce autour « d’effets d’ombres » (dixit le compositeur), usant d’un mono-thématisme quasi-hypnotisant.

Notre soif d’hédonisme ne fut toutefois comblée qu’avec l’ultime pièce du concert, oeuvre phare du programme: Tutti (2013), de , pour grand ensemble et électronique en temps réel. Vingt-cinq minutes d’une musique à la fois dense, riche, grouillante, mêlant astucieusement suavité et complexité. Tout débute sur un premier accord figé, dont la texture gelée aux couleurs spectralisantes irriguera l’œuvre à suivre, tant au sein de développements harmoniques que de textures électroniques (le plus souvent au foisonnement tout « ircamien »). Tutti, c’est non seulement la force de ce bloc instrumental quasi-indivisible, mais aussi la cohésion profonde qui existe entre l’ensemble et l’électronique, semblant ici totalement indissociables, confortant ainsi la réussite de l’œuvre. Une pièce usant non seulement de longues plages à l’importante staticité harmonique, mais également de passages totalement explosifs dont certains déhanchés rythmiques ne sont pas sans rappeler le passé de guitariste de jazz du compositeur. On entend d’ailleurs à la fin de l’œuvre une étonnante mélodie aux contours tonaux, noyés dans les scintillements de l’électronique, laissant une oeuvre si mouvementée s’achever très progressivement dans une délicate harmonique aigu de violon. Une réussite qu’il nous tarde de réentendre, au disque notamment !

L’interprétation racée de l’ menée par le bras enthousiaste de Matthias Pintscher se fait le fer de lance d’un programme à la fois dense et exigeant, ménageant toutefois d’intenses moments, comme dans cet étourdissant Tutti de Yan Maresz.

PessonGerard2Musique et poème font territoire. Ils sont l’un à l’autre le pays. La cantate est opéra de climat

C’est par ces mots que introduit son oeuvre Cantate Égale Pays, dans une note de programme dont on aura qui plus est relevé la beauté poétique. Vaste composition de 70 minutes créée en 2010, il s’agit d’un cycle de trois cantates pour voix solistes (de 4 à 6 chanteurs), petit ensemble (lui aussi aux dimensions légèrement variables, de 7 ou 8 instruments), et électronique. Une électronique d’ailleurs volontairement non spatialisée, qui par sa place centrale figure le « terrain de jeu » de ces trois pièces. De par son incroyable force d’évocation poétique, on peut aisément considérer Cantate Égale Pays comme une oeuvre majeure du compositeur, une pièce à la richesse protéiforme et à l’alliage indivisible entre musique et poésie.

C’est une mélodie bondissante aux couleurs diatoniques et aux teintes diaphanes qui ouvre la première de ces trois cantate: Jachère aidant. Une pièce qui nous plonge d’emblée au cœur de multiples « naturlaut » (chants d’oiseaux et autres bâton de pluie) joués en direct par un poétique « clavier de sensations », imageant parfaitement le poème morcelé de Mathieu Nuss. Tout le langage de Pesson est présent dès cette première cantate, fait à la fois de bruissements et d’une incroyable sensualité. La vocalité fragmentée et l’atmosphère générale n’est d’ailleurs pas sans évoquer le sublime Forever Valley (2000), premier opéra du compositeur. Parmi les temps forts de l’œuvre, on retiendra notamment le mystérieux Récitatif du maïs, où le ténor solo se retrouve entouré du halo lumineux des autres voix et du coassement lointain de quelques grenouilles.

C’est dans une ambiance bien opposée que baigne God’s grandeur, la seconde cantate du cycle basée sur des poèmes de Gerard Manley Hopkins. Au travers de monochromes électroniques en forme de « ciels acoustiques », le compositeur dresse ici une musique sombre, à la fois raréfiée et ténue, dont les parties vocales se trouvent plus véritablement chantées que dans la précédente cantate. Une brume de sensations, un souvenir d’orage, des voix cristallines et anthracites, tel est la poétique en clair-obscur de God’s grandeur.

On retrouve dans Gd mmré (Grand murmuré) des similitudes avec la première cantate du cycle: une impression frémissante et bruitiste, sur laquelle vient se greffer un élan iconoclaste non dénué d’humour, ayant pour base un poème de la poétesse et violoncelliste Elena Andreyev. Une troisième pièce qui n’hésite pas même à user d’une savoureuse auto-dérision (« versez-moi un e muet, j’ai couru pendant des mois »). L’électronique toujours discrète fait ici intervenir la voix parlée, qui s’intègre tellement au discours musical que l’on se surprend même parfois à oublier qu’elle est un élément étranger à l’ensemble.

Ces trois cantates, d’une force poétique et évocatrice tellement forte qu’elle en devient presque cinématographique, représentent exactement les mots du compositeur, à savoir un « opéra de climats », un théâtre de la sensation où la musique et le poème ne font plus qu’un. Malgré le français parfois approximatif des chanteurs d’, l’interprétation tant sur le plan vocal qu’instrumentale se trouve remarquable, et là encore, on se désespère de ne pouvoir réentendre cette oeuvre au disque !

Crédits photos: Portraits de Yan Maresz (c) Guillaume Chauvin, et Gérard Pesson (c) C.Daguet / Editions Henry Lemoine

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