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Atsushi Sakai dans Forqueray, plus ange que diable

À emporter, CD, Musique de chambre et récital

Antoine Forqueray (1672-1745) : les cinq suites de pièces de violes publiées en 1747. Atsushi Sakai, basse de viole ; Christophe Rousset, clavecin ; Marion Martineau, basse de viole. 3 CD Aparté. Enregistré au Temple Bon Secours de Paris en juillet et septembre 2015. Durée : 200′.

 

forquerayAtsushi Sakai et ses comparses nous livrent la totalité des cinq suites pour viole de gambe d’ : une interprétation originale par certains de ses partis-pris gommant aussi l’aspect délibérément virtuose de cette musique. Guette dès lors une certaine neutralité expressive.

fut sans doute avec Marin Marais le plus grand compositeur violiste français sous les règnes de Louis XIV et Louis XV. Si souvent l’on qualifia Marin Marais d’ange, Forqueray fut taxé de « diable » ou de « démon « , sans que l’on sache très bien si ces épithètes se référaient à son caractère épouvantable, à sa technique de jeu plus spectaculaire, ou à sa musique sensiblement plus sombre que celle de son « concurrent ». Aucune de ses trois-cents pièces pour viole ne fut publiée de son vivant, et il fallut attendre 1747 pour que son fils Jean-Baptiste fasse éditer cinq suites de pièces en réduction pour le clavecin, doublées parallèlement de leur version originale pour viole et continuo. La préface évoque la viole de gambe, cet « instrument qui malgré ses avantages, est tombé dans une espèce d’oubli »: cette publication posthume est donc le « chant du cygne » de l’instrument, qui ne pourra plus guère briller face aux « prétentions » modernes du violoncelle nouveau-venu. Il est d’ailleurs probable que Jean- Baptiste ait réalisé, pour la publication de la distribution première, la basse continue, adaptée au goût du jour pour certaines tournures de l’harmonie. Il avoue aussi dans la préface avoir complété la troisième suite de trois pièces de son propre cru ! C’est donc quasi une œuvre collective.

Atsushi Sakai, violiste formé au CNSM de Paris par Christophe Coin, après un cursus complet au violoncelle moderne, et membre de divers ensembles renommés (les Talens Lyriques ou le Concert d’Astrée) nous livre une approche très personnelle des cinq suites, qui pourra dérouter à la première audition par sa lenteur globale, laquelle impose une édition sur trois CD au lieu des deux habituels. Les interprètes ont de toute évidence choisi de prendre leur temps, de jouer plus la carte de la méditation musicale et de la continuité d’ambiance que la recherche de l’effet pour lui-même (tel parfois  le jeune Jordi Savall en 1978 dans les deux premières suites – Astrée, à rééditer) ou de l’esbroufe (les frères Ghielmi, diaboliquement caricaturaux – Passacaile, 2013). Il serait un peu court de prendre cette option pour un excès de prudence, malgré çà-et-là, quelques minimes dérapages et écarts de justesse, par exemple à la fin de La Bouron (deuxième suite). Cette relative continuité d’humeur et de ton nimbe aussi d’un sentiment roide et pathétique les trois suites de tonalité mineure, d’une libre fantaisie la deuxième ou d’une aura toute pastorale et quasi-galante la troisième. On appréciera aussi les sonorités quasi expérimentales que Shakai déploie notamment dans le monumental Carillon de Passy doublé de La Latour de la quatrième suite.

Il serait injuste de ne pas associer à ce parcours le continuo parfait d’un toujours aussi à l’aise dans la musique française du Grand Siècle et de l’époque des Lumières, et (probablement cantonnée à la viole assumant la basse continue, sans jamais inverser les rôles avec son compagnon, suppose-t-on, le texte de présentation étant muet à cet égard). On regrettera une prise de son parfois confuse, surtout pour la monumentale cinquième suite : si la perspective sonore doit restituer par moment la participation accrue de la viole continuiste au discours dans ce choix de réalisation, il en résulte parfois un certain brouillage de l’image sonore par une sorte de sfumato d’où le clavecin n’émerge pas toujours clairement.

Cette version très personnelle mais un peu à part par son côté plus réservé, un rien scolaire et parfois élégiaque constitue donc une alternative intéressante à la plénitude sonore sans extraversion excessive de Paolo Gandolfo et ses amis (Glossa, 2011) version qui garde notre préférence pour l’intégrale des cinq suites, ou à la gourmandise hédoniste des Musical Humors réunis autour de Julien Leonard (Muso, 2011) pour, sauf erreur, seulement trois suites parues à ce jour.

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