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Royal Palace rencontre Il Tabarro à Montpellier

La Scène, Opéra, Opéras

Montpellier. Opéra Comédie. 12-VI-2016. Kurt Weill (1900-1950) : Royal Palace, opéra en un acte d’après un livret d’ Ivan Goll, Création française. Giacomo Puccini (1858-1924) : Il Tabarro, Opéra en un acte sur un livret de Giuseppe Adami d’après la pièce « La Houppelande » de Didier Gold. Nouvelle production de l’Opéra – orchestre National de Montpellier Languedoc-Roussillon. Mise en scène et conception vidéo : Marie-Eve Signeyrole ; Décors : Fabien Teigné ; Costume : Yashi ; Lumières : Philippe Berthomé. Royal Palace : Ilya Silchukov, Der Geliebte von Gestern ; Kelebogile Besong, Dejanira ; Florian Cafiero, Der Verliebte von Morgen ; Karhaber Shavidze, Der Ehemann ; Paul Schweinester, Der junge Fischer ; Till Fechner, Der alte Fischer ; Khatouna Gadelia, La voix (soprano solo) ; Jeremy B williams, Comédien ; Kwamé Ba, Danseur ; Gabriel Pottier, L’enfant. Il Tabarro : Kelebogile Besong, Giorgetta ; Ilya Silchukov, Michele ; Rudy Park, Luigi ; Florian Cafiero, Tinca, un vendeur de chansonnettes ; Karhaber Shavidze, Talpa ; Kamelia Kader, Frugola ; Khatouna Gadelia, Une amoureuse ; Nikola Todorovich, Un amoureux ; Elina Bordry, Les midinettes ; Alexandra Dauphin, Martine Carvajal, Josiane Houpiez, Marie- Camille Goiffon, Véronique Parise. Choeur de l’Opéra National Montpellier Languedoc-Roussillon (Chef de chœur : Noëlle Gény), Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon, direction musicale : Rani Calderon

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Royal Palace de et Il tabarro de réunis à l’Opéra Comédie de Montpellier.

Quand on demandait au poète et librettiste Ivan Goll de se définir, il avouait être « Juif par destin, né français par hasard, enregistré comme allemand par les papiers administratifs ». Empruntant à Rimbaud ses semelles de vent pour l’état-civil, il les chaussait volontiers pour donner à son style et ses sources d’inspiration une propension à l’hétéroclite. La trame déjantée de ce Royal Palace a inspiré à une partition que le compositeur voulait comme un théâtre total, au carrefour de plusieurs disciplines artistiques : danse, arts plastiques et… cinéma. Donné au Staatsoper de Berlin, alors temple de la musique germanique officielle, l’opéra eut un succès d’estime et ne dépassa pas sept représentations. La partition disparut dans les bombardements mais fut reconstruite à partir de la version voix-piano.

L’intrigue se nourrit d’une divagation littéraire et surréaliste autour du mythe de Déjanire, dernière épouse mortelle d’Héraklès qui recueillit du centaure Nessos la tunique maudite qui conduisit à la mort du demi-dieu. Déjanire est ici séduite par trois hommes, dont son mari et deux prétendants. Au terme d’un marivaudage déjanté et verbeux, elle finira dans le lac, sans que l’on puisse dire dans la confusion générale s’il s’agit d’un suicide ou d’un meurtre. Les références jazzy affleurent dans l’épaisseur d’une trame musicale à la fois dense et prolixe. La composition fait surgir les répliques chantées comme autant de ruptures, tandis que s’agitent des images sonores à la fois originales et décalées. La mise en scène de Marie-Eve Signeyrole reprend comme élément central de sa proposition la référence à la séquence filmée à l’aéroport de Berlin-Tempelhof. En choisissant de tourner le dos à une adaptation sans doute trop scolaire de ce « Palace », elle fait le pari (risqué) de transporter le spectateur sur la scène d’un crash d’avion où se croisent victimes et acteurs. Dans cet espace coupé du monde, les personnages s’amusent à revivre leur vie passée, à la fois désespérés et inconscients de leur sort malheureux. D’énigmatiques secours héliportés interviennent pour emporter les corps des victimes à l’aide d’un filin tombant des cintres. Cette première partie s’achève sur un constat mitigé tandis que le rideau se lève sur la seconde partie avec Il Tabarro de Puccini.

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Nous sommes dans une chambre froide, d’un réalisme à la Zola et éclairée avec une lumière crue et agressive. Un thon sanguinolent se balance au bout d’un crochet – préfiguration du destin fatal du cadavre de Luigi. Les ouvriers sont occupés à écailler des poissons et manipuler des seaux de glace pilée, gestes routiniers et vidés de sens qui servent d’arrière-fond au jeu de séduction qui se déroule entre Giorgetta et les employés. A la cruauté Grand-Guignol du meurtre, on préfèrera certaines subtilités comme par exemple le dédoublement de Michele, mari aveuglé et littéralement rendu fou de rage en découvrant l’adultère commis par Giorgetta.

Présents au cours des deux parties de la soirée, certains chanteurs réalisent la prouesse de troquer l’allemand pour l’italien. La Déjanira de la soprano peine dans un registre aigu trop souvent strident et émacié. Le rôle de Giorgetta la trouve en meilleures dispositions, mais la ligne manque de cette onctuosité qui fait le secret du rôle. La voix pleine et grave de incarne à merveille la nostalgie douloureuse de l’amant d’hier et de Michele. La basse profite d’un rôle de Mari plus développé que le fugace Talpa dans Il Tabarro tandis que réalise des prouesses dans l’Amant de demain et le rôle de Tanca. Mystérieuse Voix du lac et anonyme Amoureuse, déroule ses aigus déliés et très souples. ne force pas son talent en Vieux Pêcheur tandis que est un éclatant jeune homme et une Frugola sensible et discrète. Calaf en janvier dernier et à présent Luigi, emporte l’adhésion grâce à une voix tonnante et touchante.

La scansion un peu téléphonée de dans les rythmes chaloupés de Royal Palace se mue en une battue autoritaire pour exprimer le vérisme puccinien dans une approche assez traditionnelle. Les musiciens de l’Orchestre National Montpellier Languedoc-Roussillon répondent avec brio et volume à cette direction résolue et volontaire.

Crédits photographiques : Marc Ginot

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