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Mathieu Ganio, danseur étoile

MG James Bort slider5-440x294« Aujourd’hui, je me sens bien, je fais ce que j’ai envie de faire »

A 32 ans, est au sommet. Tout lui réussit: il enchaine les grands rôles classiques et se lance de nouveaux défis. Il revient pour nous sur sa découverte du théâtre dans le Rappel des oiseaux, création sur le texte du Journal d’un fou de Gogol,  et fait le point sur sa carrière et ses envies pour la suite.

ResMusica : Vous venez de vous produire dans Le Rappel des oiseaux au Café de la danse, où, pour la première fois, vous expérimentez l’expression dramatique. Pour quelles raisons avez-vous souhaité vous lancer dans ce projet ?
: C’était une aventure avec Oriane Moretti (NDLR metteur en scène du spectacle), qui est une amie de longue date. J’avais envie d’explorer de nouveaux horizons. Cela m’a permis de découvrir le plaisir d’un texte, ce qui va m’aider dans la suite de mon métier. C’était une expérience nouvelle car je n’ai jamais pris de cours d’art dramatique. Je suis arrivé sans aucune prétention, je ne voulais pas « faire l’acteur ».

RM: Comment s’est passé l’apprentissage du texte et à quelles difficultés vous êtes-vous trouvé confronté?
MG: J’ai commencé à travailler le texte en septembre dernier. Nous avons d’abord fait une première lecture avec Oriane. Je me suis rendu compte que nous lisions différemment certains passages et que l’intonation pouvait changer le sens du texte et infléchir les émotions du personnage. Nous avons eu une discussion sur la direction à prendre.
Oriane a ensuite séquencé le texte et m’a fixé des objectifs d’apprentissage. Nous nous rencontrions tous les mois environ et je lui récitais le texte. Elle m’a aidé à placer ma voix, à la retimbrer.
Le plus difficile pour moi a sans doute été de trouver le bon tempo. J’avais tendance à dire le texte trop vite. C’était difficile aussi de réciter le texte sur la musique. Le rythme n’est jamais exactement le même et on s’entend moins parler. Il ne faut pas chercher à hurler et surjouer.

RM: Quel bilan pouvez-vous dresser de cette expérience? Avez-vous l’intention de poursuivre dans cette direction ?
MG: Ça a été beaucoup d’appréhension en amont du projet mais j’en tire une grande satisfaction. C’est une expérience globalement positive, qui me sera utile dans mon métier de danseur. J’ai appris à prendre mon temps, à utiliser les silences, à véhiculer des émotions fortes par la seule présence scénique, sans démonstration technique.

Avant d’entrer sur scène, je n’ai pas ressenti les mêmes émotions qu’avant de danser un ballet. J’avais l’excitation d’y aller sans la peur de la blessure et de la douleur. Je redoutais plutôt le trou de mémoire; ou que ma voix déraille, que je ne trouve pas le bon rythme, les bonnes intonations. Mais il n’y a pas la même notion de pénibilité et de fatigue. J’ai ressenti la possibilité de me libérer plus facilement.
Comme il n’y avait qu’une seule date, je ne savais pas comment j’allais gérer le stress et l’imprévu. Nous avons eu très peu de répétitions sur scène.
C’était intéressant de travailler avec une petite équipe. La rencontre avec un pianiste concertiste a été très enrichissante; j’ai aimé cet échange artistique pluridisciplinaire.
Le travail chorégraphique avec Bruno Bouché également m’a beaucoup plu. Bruno s’est rendu très disponible et a tout de suite compris que la difficulté pour moi était la rencontre avec l’art théâtral. Il a eu l’intelligence de rechercher avant tout la simplicité et la pureté, pour mettre la chorégraphie au service du texte et non le parasiter. J’ai aimé son regard, qui n’était pas dans le jugement. Il m’a mis en confiance.

Oui, j’aimerais rejouer ce spectacle car ça a été beaucoup d’investissement. On aimerait tous le refaire, mais il faut trouver des dates, des lieux et que des producteurs aient envie d’acheter le spectacle.

Giselle (Saison 2015-2016)RM: Vous venez d’interpréter Albrecht dans Giselle, pour la seconde fois sur la scène de l’Opéra ; comment avez-vous abordé le personnage? Avez-vous fait évoluer votre interprétation ?
MG: Avec Giselle, ce qui est intéressant, c’est l’aspect dramatique. Il y a un véritable discours artistique à construire avec sa partenaire. Le renouvellement est possible avec ce type de rôle, où l’essentiel n’est pas dans la technique.
J’ai beaucoup dansé le rôle d’Albrecht, notamment en tournée à l’étranger et je commençais à perdre la spontanéité. Puis, j’ai cessé de le danser pendant un temps. J’ai eu un véritable plaisir à retrouver le rôle. C’est important d’apporter de la fraicheur dans le premier acte.
Mon regard sur le personnage d’Albrecht a évolué. Au début, j’étais réfractaire à l’idée que le prince puisse tromper Giselle. Je voulais rester sur l’image du prince romantique, follement amoureux.
Puis, j’ai trouvé intéressant de jouer un prince rompu aux usages sociaux, frisant le cynisme.
Enfin, aujourd’hui, j’aime l’idée d’un Albrecht prisonnier d’une classe sociale et d’une certaine culture, mais profondément touché par Giselle et ce monde paysan qui incarne la simplicité, l’authenticité et lui permet de se libérer des conventions. Le deuxième acte est onirique, voire fantasmé. m’avait indiqué que l’on peut imaginer l’acte tout entier rêvé par Albrecht. Je ne veux pas trancher, mais c’est intéressant d’avoir cette idée en tête. Giselle, c’est un spectre, mais aussi une odeur, des souvenirs.
Le ballet présente des difficultés techniques, comme le passage des entrechats six dans le deuxième acte et un travail subtil du bas de jambe dans le premier acte, mais le plus difficile est sans doute d’intégrer la technique dans la suite logique de la trame dramatique. Car l’essentiel n’est pas là.

RM: Quels sont les rôles que vous aimeriez désormais aborder au sein du  ? Pourquoi ?
MG: Tant que le corps le permet, j’ai envie de continuer à danser les rôles classiques, car ça ne dure pas éternellement.
Je n’ai plus envie de danser des ballets très démonstratifs comme Don Quichotte, que d’autres peuvent danser si bien; le renouvellement des générations est très rapide. Mais j’ai envie de raconter des histoires, de danser des rôles pour lesquels la maturité est un atout.
Je suis ouvert aussi à d’autres styles, le néoclassique par exemple. J’aimerais beaucoup danser En Sol de Robbins l’année prochaine.
Ce qui m’intéresse, ce sont les rencontres avec des chorégraphes. J’ai beaucoup aimé travailler avec Liam Scarlett. Je regrette, plus jeune, d’être passé à côté d’une rencontre avec . Il faut saisir les occasions quand elles se présentent. J’aimerais par exemple travailler avec un chorégraphe comme Alexander Ekman.
Ce qui importe avant tout, c’est le désir de travailler ensemble. Je ne veux pas être imposé à un chorégraphe.

tristan-isolde-james-bort-91RM: Dans le Rappel des oiseaux, à un moment du spectacle, votre personnage, Propitchine, déclare : « Je n’ai que 32 ans: à notre époque, c’est l’âge où l’on commence à peine sa carrière ». Est-ce que vous avez l’impression, vous aussi, à 32 ans, que votre carrière ne fait que commencer et que vous avez encore beaucoup de choses à explorer ?
MG: Cela fait douze ans que je suis étoile. Cela peut paraître long et en même temps, à 32 ans, je suis encore jeune et j’ai beaucoup de portes ouvertes devant moi.
Auparavant, je voulais démontrer aux gens que j’étais à ma place, que je pouvais y arriver, que je faisais les bons choix. Maintenant, j’ai pris du recul par rapport à tout ça et je me permets d’explorer, de laisser venir les opportunités. Si des choses se passent mal, c’est aussi une expérience, qui apprend pour l’avenir. Les choses s’enchainent, tout va vite. J’essaie d’assumer ce que j’ai à assumer pour l’instant. Aujourd’hui, je me sens bien, je suis arrivé là où je voulais. Je suis dans ce que j’ai envie de faire. Je suis conscient que c’est un équilibre fragile et j’espère que cela va durer.

Je ne suis pas fermé à des projets à l’extérieur de l’Opéra, mais ce n’est pas facile de trouver le temps. Les saisons des théâtres se programment plusieurs années à l’avance, et l’on ne sait pas encore sur quels spectacles on sera mobilisés par l’Opéra. Il faut aussi conserver un peu de temps pour soi, pour prendre des vacances et se ressourcer – 10 jours  de vacances par an, ce n’est pas beaucoup!

J’ai néanmoins pu m’investir dans un projet avec . Il s’agit de Tristan und Isolde, un ballet conçu sur la musique de Wagner par Giorgio Mancini, un chorégraphe italien qui a été directeur du . Giorgio Mancini a été jury au concours de promotion en 2004 lorsque Dorothée et moi sommes montés sujets. Il avait envie de créer quelque chose pour nous, maintenant que l’on a atteint une certaine maturité artistique. Le ballet, d’une durée d’environ une heure, est une évocation abstraite de l’histoire de Tristan et Yseult par les grands thèmes que sont l’amour, la mort, la passion, la sensualité et le temps qui passe. Nous avons déjà dansé ce ballet à Florence et au festival de Ravello en 2014 et nous allons le danser à nouveau à l’automne 2016 au Luxembourg et à Madrid.

Crédits photographiques: Photo n°1: © James Bort; Photo n°2: Giselle © Svetlana Loboff, Opéra national de Paris; Photo n°3: Tristan und Isolde, © James Bort

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