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A Genève, Falstaff dans la grisaille

La Scène, Opéra, Opéras

Genève. Théâtre des Nations. 16-VI-2016. Giuseppe Verdi (1813-1901) : Falstaff, comédie lyrique en trois actes sur un livret d’Arrigo Boïto d’après Les Joyeuses Commères de Windsor et Henri IV de Shakespeare. Mise en scène : Lukas Hemleb. Décors : Alexander Polzin. Costumes : Andrea Schmidt-Futterer. Lumières : Alexander Koppelmann. Avec : Franco Vassallo, Sir John Falstaff ; Konstantin Shushakov, Ford ; Maija Kovalevska, Alice Ford ; Amelia Scicolone, Nannetta ; Marie-Ange Todorovitch, Mrs. Quickly ; Ahlima Mhamdi, Meg Page ; Medet Chotabaev, Fenton ; Erlend Tvinnereim, Bardolfo ; Alexander Milev, Pistola ; Raúl Giménez, Dr Cajus. Chœur du Grand Théâtre de Genève (Chef de chœur : Alan Woodbridge). Orchestre de la Suisse Romande, direction musicale : John Fiore.

Falstaff.01Pour son ultime spectacle de la saison, le Grand Théâtre de Genève offre un Falstaff de vocalement et musicalement de bonne facture toutefois dans un environnement scénique quelque peu inadapté.

Dans la scène finale de Falstaff, envoie un ultime message ironique à la société en faisant dire à son héros : « Tutto nel mondo è burla » (Tout dans le monde n’est que farce). C’est la farce qui donc est le parti pris du metteur en scène allemand sur la scène du Théâtre des Nations de Genève. Une farce qu’il assimile à un cirque, sans arène, grimant en clown blanc ses personnages. Transposant cette comédie à la fin du 19e siècle, il crée une ambiance qui ne convainc pas totalement. De plus, ses protagonistes n’étant guère caractérisés, ni dirigés, comme souvent dans de telles conditions, les plus aguerris se reposent sur leur métier.

Dans le programme, le décorateur affirme que « le décor ne doit pas décorer ». Avec cet énorme rocher tournant sur lui-même, vaquant sur le plateau, il confirme sa profession de foi. Si on ne saisit pas vraiment sa signification dans cette farce shakespearienne, ce bloc granitique offre au moins l’avantage de laisser suffisamment d’espace à l’action. Occultant cet objet « non décoratif » faisant planer de la grisaille sur ce spectacle, c’est finalement le chant et la musique qui retiennent l’attention du spectateur. Car, avec son livret extraordinairement spirituel et sa musique ciselant chacune des paroles du texte, ce Falstaff est un régal de l’esprit à défaut d’être celui des yeux.

Après avoir chanté le rôle de Ford au Metropolitan Opera de New-York, (Falstaff) aborde ici le rôle du plus légendaire personnage de baryton de l’art lyrique italien. Porté avec verve et élégance de style, le baryton compose un personnage truculent mais sans exagération. Loin du bouffon si souvent caricaturé dans cet opéra, ne ménage pourtant ni le geste explosif ni la puissance vocale. Il offre une lecture impeccable du Sir John Falstaff déchu de sa superbe et déçu du monde auquel il cherche néanmoins à se raccrocher par l’illusion de la conquête féminine. Avec une diction impeccable, discourant le livret avec l’intelligence et la parfaite connaissance de la langue de Dante, pas un mot, pas une intonation qui ne soient dits avec justesse. C’est un régal de l’entendre.

Opéra à l’italianité exacerbée, Falstaff est un exemple où la justesse de ton de la langue « verdienne » est primordiale. Elle s’y retrouve avec la soprano (Nannetta) dans l’air final « Sul fil d’un soffio etesio… ». A chaque syllabe, elle souligne la compréhension et l’intention du mot. Là encore, l’auditeur reste charmé par l’intelligibilité du langage vocal.

Falstaff.02Pour le reste de la distribution, le plateau est assez homogène. Malgré un instrument puissant et bien timbré, le baryton (Ford) peine à exprimer clairement la langue italienne. A ses côtés, la prestation du ténor (Fenton) est à noter. Dans cette partie si difficile en raison d’une ligne mélodique en constante rupture, la voix du ténor kazakh, claire et bien maîtrisée, n’est pas sans rappeler, à certains moments, celle de Giuseppe Di Stefano. Remarquée aussi, l’étonnante et indestructible santé vocale de (Dr. Cajus), impressionnant de jeunesse quand on sait qu’il débuta au Grand Théâtre de Genève dans le rôle d’Albazar dans Il Turco in Italia en 1985 !

Du côté féminin, en dehors de l’excellente soprano , mentionnée plus haut, la tenue vocale des rôles est correcte. Ainsi, la soprano lettone (Alice Ford), si préoccupée à jouer les séductrices que la mise en scène lui a imposé, en oublie la noblesse de son rang avec une voix qu’elle aurait fort belle pour personnifier la classe de son personnage. La mezzo (Meg Page) joue bien quoique sans génie, se bornant à suivre, voir à imiter, les faits et gestes d’Alice Ford. Quant à l’ordonnatrice de la cabale montée pour se venger de Falstaff, costumée en Monsieur Loyal, la mezzo soprano française (Mistress Quickly) n’a malheureusement ni la voix, ni le comique du rôle.

Dans la fosse, malgré quelques très légers décalages, le chef américain parvient rassembler le plateau, l’ et le toujours excellent . Cette constante attention ne lui permet cependant pas d’imprimer, sauf à de rares moments, l’esprit qui règne dans cette œuvre. On aurait apprécié un Verdi plus flamboyant.

Crédit photographique : © Carole Parodi

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