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Rituel total avec Karlheinz Stockhausen et Harry Partch

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble

Festival de Saint-Denis Basilique. 17-VI-2016. Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Samedi de lumière, dernière scène de l’opéra Samstag aus Licht, Luzifers Abschied, pour choeur d’hommes, orgue, cloches et trombones. Ensemble le Balcon; Mathieu Adam, Jean-Charles Dupuis, Mathilde Comoy, David Kesmaecker, Romain Davazoglou, Félix Bacik, Cyril Bernhard, trombones; Sarah Kim, orgue; Pascale Lavandier, costumes; Maxime Pascal et Alphonse Cemin, direction musicale.

Festival Manifeste. Grande Halle de la Villette, salle Charlie Parker. 18-VI-2016. Harry Partch (1901-1974) : Delusion of the Fury A ritual of dream and delusion, pièce de théâtre musicale; mise en scène de Heiner Goebbels; scénographie et lumières, Klaus Grünberg; costumes, Florence von Gerkan; dramaturgie, Matthias Mohr; direction musicale, Arnold Marinissen; facteur des instruments Partch, Thomas Meixner; Ensemble Musikfabrik.

samedi de lumière

Répondant au questionnaire de Proust (publié en 1980 dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung) et plus précisément à la question : « Quel est pour vous le plus grand malheur », répondait : « La rébellion de Lucifer ». Luzifers Abschied (le départ de Lucifer) est donné au festival de Saint-Denis. Tout aussi unique, inédit et diablement original, Delusion of the Fury de l’Américain est présenté en création française le lendemain, dans le cadre de Manifeste, à la Grande halle de la Villette.

Samedi de lumière à la Basilique Saint Denis par Le Balcon

Luzifers Abschied (le départ de Lucifer) donné dans la Basilique Saint-Denis par l’, est la dernière scène de l’opéra Samstag aus Licht (Samedi de lumière) du compositeur allemand . Rappelons que Licht est ce « théâtre liturgique » en sept opéras pour chaque jour de la semaine, d’une durée de 29 heures, où chaque acte, voire scène ou partie de scène peut se suffire à lui-même. Conçue comme un rituel total, l’œuvre en tant que cérémonie est rigoureusement ordonnée par le compositeur, codifiant scrupuleusement la partie musicale mais aussi les gestes, les déplacements, les lumières et les costumes participant du tout. Licht, composé entre 1977 et 2003, met en scène trois personnages liés chacun à un instrument : l’archange Michel est associé à la trompette, Eve au cor de basset. Lucifer (en latin porteur de lumière) est l’ange déchu, frère de Michel et associé au trombone, instrument infernal depuis le Moyen Âge.

Luzifers Abschied convoque un chœur d’hommes, sept trombones, un orgue, des percussions de bois (dont les sabots des chanteurs eux-mêmes) et les cloches du rituel. Il a été créé dans la cathédrale di San Rufino d’Assise en 1982, pour le 800e anniversaire de Saint François (1182-1226). Ainsi s’explique le choix du long poème en italien Lodi delle virtù (Eloges des vertus) du Poverello chanté par le chœur d’hommes dans cette dernière scène du « Samedi de lumière ». Dans la Basilique Saint-Denis, le chœur est investi par sept chanteurs en bure blanche mais le public se fait face dans la grande nef où se situe réellement l’action sonore et scénique. Là, une vingtaine de chanteurs en bure sombre et capuche, sonnailles et percussions de bois en main, vont accomplir le rituel, dans la contenance la plus méditative jusqu’aux manifestations les plus bruyantes, rehaussées de salves de trombones – s’immisçant dans les fenêtres du buffet de l’orgue – et autres tonitruances de l’instrument à tuyaux.

C’est une rumeur, sorte de psalmodie soutenue par l’orgue en bourdon, et ponctuée par le fracas des sabots sur le sol, qui amorce la lecture chantée du poème dont le chœur d’hommes grossit l’effet des sifflantes et chuintantes. L’acoustique généreuse de la Basilique, canalisée par une amplification des plus efficace, accuse le côté sombre, âpre et presque sauvage du registre sonore. On y reconnaît le rituel shomyo des moines bouddhistes mais aussi le théâtre , évoqué dans l’écriture soliste des voix d’hommes (jeu de registres) voire l’Opéra chinois dans les courbes mélodiques très singulières. Des scènes, dont la symbolique nous échappe parfois, tel ce sac de noix de coco descendant du buffet d’orgue (sur lequel nous reviendrons) ou ces pièces de monnaie lancées dans les rangs du public… sont autant d’étapes articulant le cérémonial. Il culmine dans une saturation sonore de l’espace lors du onzième verset – « La sainte Charité confond les tentations, diaboliques et terrestres et toutes les craintes humaines » – faisant vibrer les lieux de toute la puissance du dispositif sonore. Quelque part dans les transepts, les deux chefs, et , œuvrent dans l’ombre…
Les cloches signalent la fin du cérémonial, invitant le public à se rendre sur le parvis de la Basilique. A cet instant précis, le tonnerre gronde plusieurs fois… sans interrompre pour autant « les prolongations » de l’action sonore : chaque moine/chanteur, encouragé vocalement par ses partenaires, agitant leur percussion de bois (sorte de petit marteau oscillant sur une planche) fracasse sur le sol les fameuses noix de coco, dans une sorte de transe bachique inoubliable.

Un rituel de rêve et d’hallucination

Comme chez Stockhausen, le spectacle est total et ritualisant, où les musiciens costumés – l’ de Cologne « tout terrain » – vont assumer à la fois le mime, la danse et le chant. Les instruments – ceux de Partch lui-même reconstruits par l’Allemand Thomas Meixner – constituent le décor de la scène. « Ils sont faits pour être beaux par leur son, leur allure et leur aura magique » lit-on dans la notice de programme. Le spectacle est à la hauteur de notre attente, tel l’arbre de gongs au faîte de l’installation, les cithares (dont un koto japonais) et tous les claviers mêlant lames de bois (balafon, xylophone, marimba), de métal (carillon, crotales) et autres petites percussions colorées, tous mis en valeur par les éclairages. Familier du théâtre et de l’ingénierie sonore, le compositeur signe une mise en scène stylisée et pleine d’inattendus pour servir au mieux ce « rituel de rêve et d’hallucination » conçu en 1966 par le compositeur.
Artiste illuminé de la côte ouest des Etats-Unis, solitaire – il est réduit au vagabondage durant la Grande Dépression – va chercher toute sa vie à construire de nouveaux instruments accueillant l’univers microtonal et une harmonie fondée sur les lois de la résonance naturelle. Ainsi son chromelodeon compte-t-il 43 divisions dans une seule octave! C’est une de ces cithares aux délectables colorations microtonales qui introduit l’Exordium (ouverture instrumentale) et signale le Sanctus, un terme pris dans son sens polythéiste précise Partch. Servant d’intermède entre les deux actes, il donne à entendre un superbe gamelan américano-javanais.

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Deux actes séparés par un Sanctus

Si le premier acte, « lent et intense », est construit sur un thème japonais, le profil mélodique évoque davantage celui de la musique antique grecque – qui utilisait d’ailleurs les quarts de ton à travers son « genre enharmonique ». La partie chantée se limite à de brèves formules d’incantation, très simples et répétitives, s’inscrivant sur un fond de résonance instrumentale toujours foisonnant. Maniant le second degré avec une verve certaine, Harry Partch prévient que « l’ironie furieuse est profondément et indubitablement américaine »! Le second acte « vigoureux et intense » est encore plus drôle et enlevé. Il emprunte son histoire à un conte éthiopien sans pour autant en restituer toutes les couleurs. On y entend une merveilleuse flûte double bolivienne, des guimbardes et les somptueuses sonorités des lames de bois qui participent à la dramaturgie. Il est question d’un vagabond totalement sourd et d’une vieille Chevrière ayant perdu ses chevreaux (en décor sur le devant de la scène) qui aura maille à partir avec le jeune homme et la justice. La partie vocale y est plus développée, avec le chant tribal des villageois – formidables musiciens de Musikfabrik – répondant à la Chevrière très en verve – Christine Chapman – sur un accompagnement rythmique particulièrement virtuose où participent toutes les matières percutées.
Le flux instrumental jamais ne s’interrompt durant les 75 minutes d’un spectacle relevant du merveilleux. Harry Partch – comme son compatriote – nous installe sur son tapis volant pour un voyage initiatique habité par la magie du sonore.
Le public est venu très nombreux et de tous horizons pour participer à l’événement qui fera date dans l’histoire de Manifeste.

Crédits photographiques : Festival de Saint-Denis (c) Christophe Filleule ; Manifeste (c) DR

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  • Jean

    Merci de rendre compte de ces deux très belles représentations. Vous avez omis de signaler la libération d’un oiseau par un des moines lors de la « cérémonie finale » devant la basilique.
    Expérience inoubliable pour moi… Merci à Maxime Pascal à l’ensemble le Balcon et au festival de St Denis…
    Bien à vous,
    Jean

  • Gérard Denizeau

    Magnifique recension de cette rencontre sacrée, à un millénaire de distance, entre le « noble édifice envahi par la lumière admirable et ininterrompue des fenêtres très sacrées » (Suger) et le « Prince de la lumière » de la musique contemporaine, tel que l’a définitivement nommé François Bayle.

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