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Dumay et Nagano, incertains dans Bartók

À emporter, CD, Musique symphonique

Béla Bartók (1881-1945):concerto pour violon n°2 SZ.112-concerto pour orchestre Sz.116-AugustinDumay,violon, orchestre symphonique de Montréal, direction Kent Nagano-un double CD Onyx 4138 – 82 minutes- enregistré live en janvier 2015 en la Maison de la Musique de Montréal- textes de présentation en anglais, français et allemand.

 

bartok dumayCe qui devait être l’objet d’honnêtes prestations de concerts montréalais captées en janvier 2015 ne fait pas nécessairement un bon double disque bartókien au sein d’une discographie pléthorique. On a connu un bien mieux inspiré par le passé et un plus concerné.

A la demande de son partenaire chambriste le violoniste Zoltan Szekelyi,  entreprend en 1936 une oeuvre dans l’esprit de la variation à grande échelle. La réalisation finale de ce concerto devenu « deuxième » à la redécouverte posthume du manuscrit du concerto de jeunesse de 1938 est une sorte de compromis entre formes classiques et variations continues, le Finale constituant une métamorphose géante du premier mouvement. L’œuvre baigne dans un climat de nostalgie et d’incertitude féroce lié au contexte historique tendu de la fin des années trente et est imprégnée de nombreuses références stylisées au folklore magyar et balkanique, même si assez ironiquement on y trouve une utilisation très poétique d’une série de douze notes dans le premier mouvement, comme un pied-de-nez à Schönberg et son école.

32 minutes! C’est le timing supposé en tête de partition pour l’exécution dans l’édition papier. Même s’il s’agit d’une indication théorique – le minutage pragmatique moyen oscille souvent entre 36 et 38 minutes – la présente interprétation  affiche plus de 41 minutes au compteur! Certes Shaham et Boulez (un de ses meilleurs Bartók dans son cycle DGG) prenaient également leur temps mais toujours au profit d’une clarté analytique, d’une acuité sonore, de ruptures de ton, d’une ironie mordante qu’on cherchera en vain ici où tout n’est que lecture prudente et besogneuse. grave sur le tard cette oeuvre grandiose : dans un interminable premier temps on ne peut que regretter dès l’exorde un tempo de sénateur, encore ralenti par moment quand la difficulté l’impose ; des phrasés aux accents pathétiques, un archet râpeux, un vibrato parfois envahissant ; la justesse est approximative dans les passages les plus tortueux dans le premier temps surtout.

Nagano superficiel et peu imaginatif gomme souvent les contrastes et les ruptures de climats ou de tempi qu’impose le canevas de variations initialement prévu par le compositeur. Si de loin l’Andante tranquillo central s’en sort le mieux, y compris dans son trio nocturne « infernal » central,  le final retombe dans le prosaïque, le précautionneux et la mollesse, il suffit de se replonger dans la méphistophélique version de James Ehnes avec Gianandrea Noseda (Chandos) pour redécouvrir la vérité du texte sous un archet souverain avec un sens motorique irrésistible ; de même dans les grandes versions historiques (outre la création par Szekely et Mengelberg heureusement conservée, Mehnuin/Furtwängler (EMI), Varga/Fricsay (DGG), ou Gertler/Ancerl (Supraphon).

Sur le second CD (des tempi « standards »auraient permis de fixer les deux œuvres sur une même galette) on trouvera une version tout aussi retenue et insipide du tardif (et justement célèbre) Concerto pour orchestre composé lors de l’exil américain en 1943 par un Bartók malade et diminué, mais mentalement intact : ici encore le manque de sens de la grande forme et des transitions de nuit aux mouvements extrêmes ou rend indifférente l’élégie centrale, pourtant l’une des plus bouleversantes musiques nocturnes du compositeur. Seuls les intermèdes que constituent les mouvements pairs permettent aux excellents instrumentistes de l’ de faire montre de leur talent, et de presque égaler la somptueuse version qu’avait gravée voici plus de vingt ans Charles Dutoit avec le même orchestre (Decca). Mais mieux vaut ne pas évoquer les souvenirs des versions parfois multiples de Reiner, Fricsay, Dorati, Solti, Dohnanyi – tous rattachés culturellement à la Hongrie : Kubelík, Ancerl ou même le jeune Karajan dans une tradition « Mitteleuropa ». Fallait-il éditer absolument en CD ces bandes de concert récentes et en fin de compte peu flatteuses pour ces artistes?

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