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Sequenza V de Luciano Berio

Aller + loin, Dossiers, Histoire de la Musique

Luciano Berio, Sequenza V, trombone, Grock, 1966

 

berio_marinitsch_1À l’occasion des cinquante ans de la création de la Sequenza V de Luciano Berio, ResMusica revient sur cette œuvre majeure de la seconde moitié du XXe siècle.

« J’ai cherché la rencontre entre voix et instrument, entre souffle et instrument, entre geste et instrument. La pièce joue avec l’effort physique par rapport à l’instrument, et avec l’effort théâtral du jeu. Ceci a toujours été un rêve pour moi : choisir une action – le jeu du trombone par exemple -, y ajouter une autre action – par exemple chanter – et produire une troisième action qui résulte de cette rencontre ». En ces quelques mots, met en évidence les axes majeurs de son œuvre : l’importance de la phonétique, la filiation entre l’instrumentiste et son instrument, les préoccupations liées au timbre et l’importance du geste théâtral.

C’est il y a cinquante ans qu’a été créée la cinquième des Sequenze de Berio proposant de regarder l’instrument par rapport à son histoire et à ses possibilités. Écrite pour trombone, cette œuvre est le reflet des préoccupations contemporaines liées à la linguistique. Le matériau musical se trouve entre autres dans la phonétique. Le clown Grock constitue une référence incontestable pour la composition de cette pièce. Adoré par le compositeur de la Sinfonia lorsqu’il le découvrit au cours de son enfance, Grock n’était autre que le voisin de . Ce clown était très célèbre pour son expression « Warum ? » qu’il introduisait au sein de ses numéros. Les clowns ont cette faculté d’approcher une certaine réalité par l’ironie et la singularité de Grock résidait dans cette expression. La traduction de son « Warum? » en anglais « Why ? » représente à la fois un repère structurel et perceptif dans l’œuvre. Le matériau phonétique a une incidence sur le matériau musical et sur le timbre. Ainsi, le mot « Why » est constitué des phonèmes [ou], [a] et [i]. Ces derniers s’inscrivent dans une trajectoire allant d’un son ouvert à un son fermé, trajectoire qui trouve son corollaire dans l’utilisation de la sourdine plunger générant également des sons ouverts et des sons fermés. La sourdine est également à la source de bruits émis par le jeu sur le pavillon, ce qui nourrit la dimension du timbre et du matériau musical. Le sens du mot central et son matériau phonétique sont donc inhérents au mode de jeu utilisé et à la pensée du timbre.

L’écriture instrumentale colle véritablement à la réalité de l’instrumentiste comme l’indiquent par exemple les indications précises de durées incluant le temps des respirations. Ces dernières constituent une notion importante qui soutient l’idée de la relation entre l’interprète et l’instrumentiste. L’écriture en elle-même montre une volonté de fusion totale entre l’instrumentiste et son instrument. Le trombone s’inscrit clairement comme le prolongement du corps de l’instrumentiste. En outre, la question de la voix vient corroborer la relation entre corps et instrument. Au-delà de la projection vocale du mot « Why » entre les deux parties principales de la pièce, les phonèmes correspondant à ce mot se trouvent utilisés au cours de la première partie en étant prononcés et chantés par le tromboniste en contrepoint du jeu de l’instrument. L’écriture propose ainsi une véritable pensée contrapuntique, au même titre qu’une invention à deux voix, comme le suggérait Berio, en s’inscrivant dans une trajectoire ayant pour finalité la fusion entre la voix et l’instrument.

L’ensemble de l’œuvre se divise en deux grandes sections que l’on peut qualifier par les lettres A et B de par leur opposition. La première partie s’inscrit davantage dans l’idée de rupture et se place en rapport avec le geste théâtral tandis que la partie B induit une idée de continuité dont le fonctionnement est basé sur une grande ascension. Ainsi l’imprévisibilité caractérise davantage la partie A qui contraste avec la prévisibilité de la seconde partie.

Berio a véritablement subi l’influence de la théâtralité alliée à la linguistique. Ces deux domaines sont véritablement des outils au service du projet du compositeur en s’inscrivant dans l’objectif de fusion entre l’instrumentiste et l’instrument. En effet, le jeu théâtral du tromboniste participe de l’idée de fusion entre corps et instrument. Le geste théâtral a également une incidence sur l’écoute. Le niveau esthésique (ce qui concerne la perception) est justement un point essentiel pour Luciano Berio en cette deuxième moitié du XXe siècle. En ce qui concerne l’organisation du langage musical, il est fondamental de garder à l’esprit que Berio n’a jamais réfuté son passé et son héritage. Nous pouvons également noter une référence au sérialisme relativement cachée dans cette pièce. Pour Luciano Berio, le sérialisme est une manière de penser, simplement une méthode d’organisation. Le sérialisme n’induit donc pas de matériau. Justement, le matériau essentiel pour Luciano Berio est alors la phonétique, le timbre et le geste.

Crédit photographique : Universal/Eric Marinitsch

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