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À Turin, quelle Carmen pour Anna Caterina Antonacci ?

La Scène, Opéra, Opéras

Turin. Teatro Regio. 26-VI-2016. Georges Bizet : Carmen, opéra en quatre actes sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy sur le roman éponyme de Prosper Mérimée. Mise en scène : Matthias Hartmann. Décors : Volker Hintermeier. Costumes : Su Bühler. Lumières : Martin Gebhardt. Chorégraphie : Anna Maria Bruzzese. Avec Anna Caterina Antonacci, Carmen ; Dmytro Popov, Don José ; Vito Priante, Escamillo ; Luca Casalin, Le Remendado ; Paolo Maria Orecchia, Le Dancaïre ; Luca Tittoto, Zuniga ; Irina Lungu, Micaëla ; Anna Maria Sarra, Frasquita ; Lorena Scarlata Rizzo, Mercédès ; Emilio Marcucci, Moralès. Orchestre du Teatro Regio, Chœur du Teatro Regio (Chef des chœurs : Claudio Fenoglio). Chœur des voix blanches du Teatro Regio Torino et du Conservatoire « G. Verdi ». Direction musicale : Asher Fisch.

Carmen_1237Le Teatro Regio fait le plein pour l’un des opéras parmi les plus populaires du répertoire lyrique, Carmen de dont la personnification par la soprano reste pour le moins problématique tant du point de vue théâtral que vocal.

Après les échelles, les roulottes, les néons, puis les chaises, les mises en scène actuelles favorisent une scène vidée de tous accessoires. Cette production importée de l’Opernhaus de Zurich ne faillit pas à la mode. Un grand plateau circulaire incliné, une chaise de jardin, un parasol, une porte à double battant, c’est tout le décor de ce premier acte. Les autres tableaux resteront dans ce minimalisme sans rien amener au récit, sauf peut-être au dernier acte, où seul un olivier violemment éclairé de blanc suggère la chaleur écrasante qui procède à la mort de l’héroïne. Rien n’empêche cet ascétisme théâtral pour autant que le discours scénique soit habité. Or, sous sa direction d’acteurs peu efficace, le metteur en scène ne parvient pas à poser le drame dans cet espace. Pauvreté du décor, monotonie des costumes, embarras scénique des protagonistes, tout concourt à la déception d’un spectacle dont on espère la couleur vive, le sang, le drame d’une aventure humaine.

À freiner les ardeurs méditerranéennes du récit sanglant de Prosper Mérimée, se serait-elle projetée dans une conception nouvelle du personnage imaginé par l’écrivain et mis en musique par le compositeur ? On pourrait le croire. En effet, la soprano italienne au physique toujours avenant, joue de sa personne pour offrir une Carmen bien éloignée de la femme de feu que l’imagerie traditionnelle du personnage laisse à l’esprit. Ce n’est pas en ondulant des mains au-dessus de la tête, ni en tendant une jambe sur le côté ou en laissant dépasser un corsage rouge d’une robe qu’on est Carmen. Le tempérament de l’Andalouse est autrement plus volcanique que les ondoiements lascifs de la soprano émilienne. Et que dire du ton ? Son parlé maternel face à la passion dévorante et meurtrière de Don José, ses gestes et ses mots cherchant à apaiser son amant, à lui faire entendre avec tendresse qu’elle ne l’aime plus sont complètement hors de propos. Tout comme son chant. Chant ? C’est peut-être trop de le dire parce que de chant, il n’y en a plus beaucoup. Si Anna Caterina Antonacci n’a jamais été une soprano lirico spinto, ni une mezzo-soprano dramatique en dépit de sa parfaite prononciation française, son manque flagrant de puissance vocale la dessert totalement. Déjà à Paris en décembre 2012, notre confrère avait été pour le moins dérangé par l’inadéquation de la soprano à ce rôle. À Turin, comme à Paris, Anna Caterina Antonacci parle plus qu’elle ne chante. Et quand elle chante, c’est grâce à la baguette du chef réfrénant les ardeurs de l’orchestre qui laisse passer ce qu’il reste de voix à cette Carmen d’opérette.

Parmi les autres protagonistes, le ténor russe (Don José) tente tant bien que mal de relever la mollesse ambiante avec d’éclatants aigus. Malheureusement, l’influence de l’école russe de chant l’amène à des prononciations peu orthodoxes (!) de l’idiome français. Et puis, on ne transforme pas impunément un Hermann né de La Dame de Pique en un Don José espagnol. Gageons cependant que l’expérience, le métier saura le guider à être un Don José plus léger, plus lyrique. Plus français ?

Carmen.02Rien de bien terrifiant pour un toréador de la trempe du baryton (Escamillo). S’il possède un beau grain de voix, s’il chante juste, il manque certainement de caractère, de charisme pour donner chair à son personnage. Il peut néanmoins convaincre par une belle sensibilité comme dans son « Si tu m’aimes, Carmen… » du dernier acte.

La plus agréable surprise de cette distribution vient de la prestation de la soprano russe (Micaëla). Dans un rôle qu’elle affine de production en production, après Salerno en novembre 2010, Vérone en juin 2012 et 2014, sa prestation de Turin la trouve admirable de sensibilité. Jouant de simplicité habitée, en grande artiste, avec une parfaite diction de la langue française, elle bouleverse dans son « Je dis que rien m’épouvante… ». Le public ne s’y trompe pas et lui réserve un triomphe immédiat qui semble le libérer de ce qu’il a entendu, ou plutôt n’a pas entendu, jusqu’alors.

Le reste de la distribution reste en-deçà de ce qu’on attend d’un opéra typiquement français. En effet, le peu de soin apporté à la diction, tant du côté des rôles secondaires que du chœur écorche les oreilles du francophone.

Dans la fosse, pour ses débuts à la tête d’un en bonne forme, le chef israélien s’avère à la hauteur de la tâche que lui impose un plateau disparate et une œuvre grandiose. Excellent musicien, il se montre capable d’emporter son orchestre avec une énergie débordante dans l’ouverture comme de soigner les pianissimo imposés par les contraintes du plateau.

Crédit photographique: © Ramella & Giannese

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