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Donnerstag aus « Licht » : retour vers le futur de la Musique

La Scène, Opéra

Bâle. Theater Basel. 26-VI-2016. Donnerstag aus « Licht », opéra en 3 actes, une salutation et un adieu sur un livret de Karlheinz Stockhausen. Mise en scène : Lydia Steier. Décor : Barbara Ehnes. Costumes : Ursula Kudrna. Lumière : Olaf Freese ; Vidéo : Chris Kondek. Avec : Peter Tantsits, Michaels-Ténor 1 ; Rolf Romei, Michael-Ténor 2 ; Paul Hübner, Michael-Trompette ; Emmanuelle Grach, Michael-Danseuse; Anu Komsi, Eva-Sopran ; Merve Kazakoğlu , Eva-Cor de basset ; Evelyn Angela Gugolz, Eva-Danseuse ; Michael Leibundgut, Luzifer-Basse ; Stephen Menotti, Luzifer- Posaune ; Eric Lamb, Luzifer-Danseur ; Vahan Markaryan, Un messager ; Ansi Verwey, Accompagnatrice ; Innhyuck Cho(clarinette), Markus Forrer (clarinette, cor de basset), Couple d’hirondelles clownesque ; Emilie Chabrol, Romain Chaumont (saxo sopran), deux enfants. Choeur du Theater Basel, Choeur de la WDR (choeur invisible), Etudiants de la Hochschule für Muzik FHNW/ Musik-Akademie Basel (« Gruss und Abschied), maîtrise du Theater Basel (Henryk Polus, chef de choeur), Sinfonieorchester Basel, direction Titus Engel. Kathinka Pasveer, Dispositif électroacoustique.

DAL12De Licht, l’opéra « septalogique » de conçu de 1977 à 2003 pour chaque jour de la semaine, le mélomane distrait ne connaît le plus souvent que l’évocation un brin mégalomaniaque d’une des scènes de Mittwoch aus « Licht » dont la musique pour quatuor doit être diffusée depuis 4 hélicoptères ! Il peut à présent appréhender avec davantage de sérieux l’ambition cosmique du compositeur avec Donnerstag aus « Licht » que l’Opéra de Bâle, après le récent Samstag aus « Licht » offert pour partie par le Balcon, monte avec ferveur en collaboration avec la muse du compositeur disparu en 2007.

Donnerstag aus « Licht », créé en 1981 à La Scala dans une mise en scène de , enregistré par DG, est conçu pour 15 solistes ( chanteurs, instrumentistes, danseurs), chœur, orchestre et bandes. S’il constitue un tout à l’instar des autres journées, il en est de même pour chacune de ses sections. Gruss, prologue instrumental où le tranchant des cuivres annonce le rôle fondamental que Stockhausen leur attribuera ensuite, est donné dans le hall du Theater Basel dans une ambiance résolument seventies : pupitres à paillettes, fond de scène clinquant, costumes flashys, rouflaquettes et pattes d’éph pour tous. On fume, on boit, cachés derrière la fumée avec de voyantes lunettes à monture plastique…Nous voici à l’époque pas si lointaine où la musique était de toutes les expérimentations post-Darmstadt : sérielle, concrète, acoustique…, juste avant que le « coup de pied dans la fourmillière » des minimalistes américains ne vînt réinventer une tonalité devenue suspecte. Donnerstag aus « Licht », composé entre 1977 et 1980 et crépuscule d’une époque, coïncidait avec l’avènement d’Einstein on the beach (1976), aurore de la suivante. Trente ans après que l’on eut tenté de nous faire accroire que la Musique était arrivée à destination (le fameux « Qu’inventer après Boulez ? »), l’on a enfin le droit de choisir son camp comme de goûter les deux. Ce qui nous arrive contre toute attente à Bâle.

La synergie à l’œuvre à est impressionnante de rigueur. Tout d’abord la virtuosité de la partie purement musicale dirigée avec science par le bien-nommé que ce soit en octuor (dans l’initial Gruss de 15 minutes), plus étoffée dans le long instrumental (55 minutes) Michaels Reise um die Erde que constitue le second segment, ou au complet avec le enfin en fosse dans Michaels Heimkehr (le plus long : 80 minutes, le premier acte Michaels Jugend durant 70 minutes). Se tisse tout le long de la soirée (ponctuée de deux entractes dont un d’une heure pleine comme à Bayreuth) un dialogue de la plus haute fascination avec la spatialisation sonore électronique dirigée depuis le parterre par la main avisée de à laquelle le compositeur dédia bon nombre d’œuvres dont plusieurs journées de Licht, et qui dit combien l’œuvre est inscrite dans sa chair.

En phase avec les préoccupations d’un compositeur-démiurge qui avait donné des consignes très précises, passionné qu’il était par la spirale et notamment celle, idéale, du cosmos, et sa scénographe ont imaginé un plateau/planète en damier, à girations multiples, au centre duquel trône une imposante tour de contrôle aux miroirs réfléchissants ou transparents, permettant la projection de moult images mentales prégnantes autant que lisibles  (on n’oubliera pas celle de cet Amfortas au féminin de la mère gisant sur une couche ensanglantée.) Belle adresse scénique à un Stockhausen qui déclara un jour: « Ma vie est une galaxie. »

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Sorte de Flûte enchantée moderne d’une durée toute wagnérienne, Donnerstag aus « Licht », journée composée en premier, raconte la trajectoire exemplaire d’un enfant merveilleux qui, à l’issue d’un trauma familial, entreprend un tour du Monde au cours duquel il sera confronté à diverses influences musicales, avant d’être intronisé dans une sorte de paradis qui voit l’avènement d’une musique universelle issue des sphères. De ce trauma aux multiples résonances autobiographiques (le père de Stockhausen disparut pendant la seconde guerre mondiale, sa mère, internée consécutivement à une dépression fut éliminée par les nazis), Stockhausen fait le trauma d’une génération. Son propre parcours (il fréquenta Boulez, Messiaen, Henry…) se lit dans un Donnerstag énoncé pour l’essentiel par Wozzeck et Lulu. Si les deux premières parties sont assez narratives, la troisième est un spectaculaire quasi-oratorio qui annonce les blocs répétitifs de Saint-François d’Assise. Stockhausen inclut les instrumentistes à l’action scénique. Le héros, Michael (écho à la fascination que Stockhausen eut pour la figure sacrée terrassant le dragon), est incarné par deux ténors se relayant d’un acte à l’autre (très crédible incarnation enfantine de , très communicative aura christique de ), par un danseur et plus encore par la trompette omniprésente et bouleversante de . Eva, la mère, elle aussi flanquée d’une danseuse, se voit révélée musicalement par le cor de basset impeccable de Merve Kazokoğlu. L’investissement scénique et les aigus indéboulonnables d’ impressionnent de même que le noir Lucifer de dans la partie du père. La très belle image finale des quatre Michaels enfin réunis sur la pénombre d’un escalier et se fondant lentement dans le Cosmos impressionne la rétine avant que n’éclatent les applaudissements très nourris d’une salle hyper attentive où tous les âges sont venus en nombre. L’ultime Abschied (10 minutes) d’un quintette de cuivres donné des hauteurs dominant la place du Théâtre permet de ramener chacun sur la Terre quittée 6 heures plus tôt.

Si l’affirmation du chef (« l’opéra de Stockhausen est le Ring du XXème siècle ») peut se discuter, sinon en terme de durée, du moins en terme narratif (Donnerstag aus « Licht  » raisonne davantage par longs blocs musicaux contemplatifs que de façon dramaturgique), on ne contestera pas en revanche l’impression forte dispensée par le choix audacieux de l’Opéra de Bâle qui, s’il reprend pour l’automne ce Donnerstag (qui vaut vraiment le voyage, surtout avec l’adjonction à venir de sur-tires français) annonce Satyagraha de Glass pour le printemps suivant. Histoire de faire son choix. Ou pas .

Crédit photographique: Sandra Then

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