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Magistrale Mahagonny signée Calixto Bieito à l’Opéra des Flandres

La Scène, Opéra, Opéras

Anvers. Opera des Flandres. 26-VI-2016. Kurt Weill (1900-1950) -1883) : Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny, opéra en trois actes sur un livret de Bertolt Brecht. Mise en scène : Calixto Bieito. Dramaturgie : Xavier Zuber. Décors : Rebecca Ringst. Costumes : Ingo Krügler. Lumières : Franck Evin. Avec : Renée Morloc, Leokadja Begbick ; Tineke Van Ingelgem, Jenny Hill ; Ladislav Elgr, Jim Mahoney ; Simon Neal, Dreieinigkeitsmoses ; Michael Scott, Fatty ; William Berger, Bill ; Adam Smith, Jack O’Brien / Tobby Higgins ; Leonard Bernad, Joe. Chœur de l’Opéra des Flandres, direction : Franz Klee. Symfonisch Orkest van de Vlaamse Opera, direction : Dmitri Jurowski.

Mahagonny Aufstieg und Fall der Stadt Mahagonny raconte la grandeur et la décadence d’une ville imaginaire au nom exotique, sur le modèle de la chute des villes bibliques de Sodome et Gomorrhe, elles-mêmes modèles du célèbre ouvrage de Montesquieu Grandeur et décadence des Romains.

À la peinture d’un déclin moral, Bertolt Brecht et ont choisi de combiner la chute des idéologies. L’esthétique du livret reste pour l’essentiel influencée par le climat d’euphorie délirante des années 1920, euphorie bientôt mise en pièce par la crise de 1929. Le songspiel initial remonte à 1927 et n’atteint pas la demie-heure d’exécution avec six chansons, dont la célèbre Alabama Song. En 1930, les deux compères décident d’en faire un opéra… immédiatement interdit en Allemagne. L’intrigue raconte comment une ville née de rien dans le désert, se développe au seul motif que le chercheurs d’or y laissent l’essentiel de leurs gains entre les bras des prostituées et noient leur peine dans l’alcool. Cette ruée vers l’or se terminera par l’exécution sur la chaise électrique (ici… un caddie de supermarché) d’un personnage coupable de ne plus avoir d’argent, péché absolu à Mahagonny. Satire politique à tous les étages, l’opéra stigmatise les tenants de cette sacrosainte liberté qui ne tardera pas à se changer en enfer pour ceux qui refusent de tout sacrifier au dieu dollar.

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se saisit de la distanciation brechtienne comme une manière de tenir en joue les principaux responsables de la crise économique qui venait d’éclater au moment de la création de cette production (2011). Avec la maestria qu’on lui connaît déjà dans des spectacles antérieurs (Die Soldaten, Turandot, Tannhaüser…), il hystérise les rapports de domination-soumission comme moteur du libre-échange et du capitalisme sauvage, déclinant avec délectation une galerie de bêtes fauves. Ce libéralisme triomphant, dérégulé autant que déglingué, repose sur la métaphore du prédateur en quête de victimes.
La surabondance assumée de l’orgiaque et du sexuel dissimule à travers des procédés et des rituels pervers dont la systématicité rappelle furieusement l’univers du marquis de Sade. On reste confondu d’admiration devant un tel travail, réglé dans les moindres détails, même dans les scènes de groupe où l’amoncellement des caravanes sur plusieurs niveaux crée une polyphonie de situations et de gestes, avec pour leitmotiv la transformation des corps en réservoirs qui n’ont en définitive comme unique fonction que celle de se remplir et de se vider.

Le personnage de Moïse la Trinité veille sur les trois fonctions vitale qui régissent Mahagonny : « All you can eat », « All you can drink » et « All you can fuck »). L’indécence des banquiers se lit en filigrane dans la mise à nu de personnages, réduits à leurs fonctions de mobilier sexuel – exhibés gratuitement, sans raison et sans but. Bieito éclaire d’un jour particulièrement cru et radical des situations bien réelles que les chaînes d’info exhibent avec davantage d’impudeur et de frénésie. L’exécution et l’émasculation de Jim Mahoney atteint un sommet dans l’horreur absurde d’une société, la nôtre, qui s’involucre dans sa propre pourriture.

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La distribution combine un niveau de chant et d’engagement scénique proprement époustouflant, à commencer par dans le rôle de Jim Mahoney, idéal de charisme et de présence. La soprano (Jenny) enveloppe son Alabama Song d’une soie vocale entre ingénue perverse et chanteuse de cabaret tandis que la mezzo allemande campe avec brio une absolument délurée. est très impressionnant d’abattage et de présence tandis que le Bill de déborde d’énergie. Mention spéciale à qui signe en Moïse-la-Trinité une performance d’anthologie.

Maître d’œuvre de ce pandémonium musical, le chef russe réalise un nouveau sans-faute, équilibrant d’un geste rigoureux les effets de masse et le délicat liseré de rythmes chaloupés. L’irruption, dans la scène finale, du Chœur de l’Opéra des Flandres parmi le public reste, longtemps après avoir quitté la salle, un des moments les plus bouleversants qu’il nous a été donné d’entendre. On savait depuis Shakespeare que le monde était une farce, réinvente une magistrale grandeur de la décadence.

Crédits photographiques : Annemie Augustijns

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