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Nouvelle création enthousiasmante de Justin Peck

Danse , La Scène, Spectacles Danse

Paris. Opéra Bastille. 02-VII-2016. Entre Chien et loup. Création. Musique : Francis Poulenc, Concerto pour deux pianos et orchestre en ré mineur. Chorégraphie : Justin Peck. Décors : John Baldessari. Costumes : Mary Katrantzou. Lumières : Urs Schönebaum. Pianos : Frank Braley, Emmanuel Strosser. Avec : Sae Eun Park, Letizia Galloni, Ida Viikinkoski, Valentine Colasante, Marion Barbeau, Arthus Raveau, Marc Moreau, Allister Madin, Daniel Stokes, Alexandre Gasse, Antonio Conforti.
Brahms-Schönberg Quartet. Entrée au répertoire. Musique : Johannes Brahms, Quatuor pour piano et cordes n°1 en sol mineur, orchestré par Arnold Schönberg. Chorégraphie : George Balanchine. Décors et costumes : Karl Lagerfeld. Lumières : Mark Stanley. Avec : premier mouvement : Dorothée Gilbert, Mathieu Ganio et Sabrina Mallem ; 2è mouvement : Amandine Albisson et Stéphane Bullion ; 3è mouvement : Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann ; 4è mouvement : Laura Hecquet et Karl Paquette.

Entre chien et loup visuel ONPEn parallèle des Etés de la danse au Châtelet, l’Opéra de Paris propose une soirée 100% américaine enthousiasmante où confirme sa place parmi les tous premiers chorégraphes du moment et se montre le digne successeur de .

Cette première création pour l’Opéra de Paris du jeune prodige américain était un événement attendu. Le chorégraphe, qui a pu travailler avec les danseurs de l’Opéra lors de l’entrée au répertoire de sa pièce In Creases en mars 2016, n’avait encore jamais reçu commande par l’Opéra de Paris.

Avant même l’ouverture de la pièce, le thème des couleurs est posé par le rideau de scène conçu par John Baldessari. L’image, abstraite, qui évoque la modernité fulgurante d’une ville américaine, est émaillée de tâches de couleurs primaires, qui ne sont pas sans rappeler l’esthétique pop d’Andy Warhol. Lorsque le rideau s’ouvre, l’espace scénique apparaît saturé de couleurs, brillantes et animées par le mouvement des danseurs, qui ont le visage caché par un masque rond coloré. Le mur de fond de scène est composé d’un carré noir sur fond de couleur, barré d’une ligne de couleur vive. A chaque mouvement musical, les couleurs changent, créant ainsi des tableaux mobiles, évoluant au son de la musique. Comme si Peck, en hommage à son maître, , cherchait littéralement à nous faire « voir la musique ». Entre Chien et loup illustre parfaitement la musicalité du jeune chorégraphe qui nous fait ressentir chaque vibration, chaque accent du concerto de . Le titre du ballet fait référence à l’impression crépusculaire et mystérieuse qui se dégage de la musique, dont les fulgurances évoquent les dernières lueurs du jour, pour Justin Peck.

Le mouvement incessant, enlevé, fluide des danseurs dessine des lignes et des tâches de couleurs comme jetées sur une toile, à la manière d’un tableau de Pollock. Les robes des danseuses, noires, s’ouvrent à chaque levé de jambe sur une avalanche de rayures colorées.

Un premier danseur – Artus Raveau- retire son masque. Il est apeuré, soudain exposé aux regards du public et des autres danseurs. Une relation véritable peut commencer avec , qui elle aussi ôte son masque. Peck joue alors sur les oppositions et les tensions entre le groupe et l’individualité, l’anonymat et l’identité. Les uns après les autres, les danseurs quittent leur masque. Peck allie ainsi subtilement des éléments de narration au sein de l’abstraction : le mystère, le danger, la joie, les liens qui se font et se défont entre les personnages, rendent la pièce profondément humaine et incarnée. La danse est vive, rythmée, connectée, à la fois extrêmement visuelle et profondément musicale.

Balanchine- Albisson_Bullion cFrancette Levieux

Cette création est admirablement exécutée par le groupe des jeunes danseurs choisis par Justin Peck. Se distinguent tout particulièrement  par son élégance absolue, par sa fraîcheur et sa vivacité, et chez les garçons, Artus Raveau par sa technique à la fois puissante et raffinée.

Après le caractère époustouflant d’Entre Chien et loup, l’ouverture du Brahms-Schönberg Quartet à l’esthétique très classique, semble un peu poussiéreuse. Le décor de fond de scène, dessiné par Karl Lagerfeld, évoque un palais imaginaire du début du XXè siècle. Un rideau bouillonné accentue l’atmosphère surannée. On regrette un peu que la soirée n’ait pas commencé par le Brahms-Schönberg Quartet, dont le premier mouvement n’aurait pas semblé, comparativement, un peu fade. Pourtant, petit à petit, la magie opère. Dans le deuxième mouvement, rayonne et incarne le raffinement et la féminité balanchiniens. Les costumes à damiers noir et blanc créés par Karl Lagerfeld donnent un coup de neuf au troisième mouvement. et forment un couple complémentaire, la puissance de rencontrant la délicatesse de .

Enfin, l’apothéose de cette seconde partie est constituée par le réjouissant quatrième mouvement du concerto de Brahms. Les danseurs, costumés en bohémiens hongrois, exécutent des variations brillantes empruntes aux danses de caractère. et excellent dans le genre. est décidemment bien une danseuse balanchinienne, tellement précise, vive et musicale. Le plaisir évident qu’elle prend à danser cette pièce est communicatif.  est magistral dans ce rôle brillant et théâtral, où il apporte l’entrain et la touche d’humour nécessaires pour faire de ce mouvement un parfait divertissement.

La filiation entre les deux chorégraphes est évidente, avec comme thème central, la relation intime du mouvement et de la musique. Quel plaisir de voir réunis les talents de chorégraphes comme Peck et Balanchine, de compositeurs comme Poulenc, Brahms et Schönberg, de plasticiens comme Baldessari et de couturiers comme Lagerfeld ! On pourrait s’imaginer, un temps, revenus à la grande époque des Ballets russes, où Bakst, Picasso, Cocteau, Nijinsky, Stravinsky, Satie… et un certain Balanchine collaboraient à une même œuvre.

Crédits photographiques : Photo n°1: Entre Chien et loup; Photo n°2: Brahms-Schönberg Quartet © Francette Levieux / Opéra national de Paris

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