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Tons voisins ou les vertiges de l’amour à Albi

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Albi (81). 1er, 2-VII-2016. 10e festival Tons Voisins. Vertiges de l’amour.
Albi, Grand Théâtre, 1 VII 2016. Vertigo. Pierre Boulez (1925-2016) : 12 Notations ; Pancrace Royer (1705-1755) : Les Tambourins, le Vertigo ; Jean-Philippe Rameau (1683-1764) : Suite en la ; Jean Sebastien Bach (1685-1750) : Prélude fantaisie en do mineur BWV 997 ; Fantaisie en do mineur BWV 906 ; Suite française N° 2 en do mineur BWV 813 ; Chaconne en ré mineur extraite de la partita pour violon N° 2 BWV 1004 (transcription de Johannes Brahms). Sébastien Vichard, piano ; Jean Rondeau, clavecin et piano.
Albi, église de Rayssac. 1 VII 2016. Vertiges de l’Amour. Olivier Messiaen (1908-1992) : Abîme des oiseaux (extrait du Quatuor pour la fin du temps) ; Henry Purcell (1659-1695) : Music for a while ; Lamentation de Didon ; Heinrich Korngold (1897-1957) : Mariretta’s lied ; Arnold Schœnberg (1874-1951) : La Nuit transfigurée ; Robert Schumann (1810-1856) : Quintette op. 44. Marie-Paule Milone, mezzo et violoncelle ; Eric Lacrouts, Lorenzo Gatto, Anne Gravoin, violons ; Yuval Gotlibovich, alto ; Vincent Beer-Demander, mandoline ; Denis Pascal, piano ; Sonia Petrovna, comédienne ; Jérôme Comte, clarinette ; Abel Quartet
Albi, salle de l’Athanor. 2 VII 2016. Romances, aubades et sérénades. Œuvres de Claude Debussy, Fritz Kreisler, Franz Liszt, Edvard Grieg, Eugene Ysaÿe, Clara et Robert Schumann, Johannes Brahms, Edward Elgar, Raffaelle Calace, Di Capua, WA Mozart, André Grétry, Jules Massenet, Gabriel Fauré, Léo Ferré. Eric Lacrouts, Lorenzo Gatto, Anne Gravoin, violons ; Yuval Gotlibovich, alto ; Vincent Beer-Demander, Catherine Arquez, Colette Leroux, mandolines ; Didier Leroux, mandole ; Gilbert Clamens, guitare ; Denis Pascal, piano ; Remi Beer-Demander, ténor ; Sonia Petrovna, comédienne ; Jérôme Comte, clarinette ;
Albi, Maison de l’Amitié. 2 VII 2016. WA Mozart (1756-1791) : Quatuor avec flûte K. 285 ; Joseph Haydn (1732-1809) : Quatuor op. 33 N° 1. Quatuor Abel ; Mathilde Caldérini, flûte.
Albi, Cour du musée Toulouse Lautrec. 2 VII 2016. Chants de l’amour triomphant. Ernest Chausson (1855-1899) : Poème op. 25 ; Laurent Petitgirard (né en 1950) : Bribes pour saxophone, violoncelle et piano (création mondiale) ; Robert Schumann (1810-1856) Quatuor avec piano op. 47. Lorenzo Gatto, Zia Shin, violons ; Marie-Paule Milone, violoncelle, Yuval Gotlibovich, alto ; Michel Supéra saxophone ; Denis Pascal Piano ; Sonia Petrovna, comédienne.
Albi, cour du musée Toulouse Lautrec. 2 VII 2016. Tourbillons de la vie. Soirée spéciale autour du bandéoniste Marcello Nisinman. Œuvres de Jean Sebastien Bach, Marcello Nisinmann, Astor Piazzolla, Carlos Gardel, Paul Lay, Gustav Mahler. Avec tous les participants.

Jean Rondeau magnétise Rameau

magnétise Rameau

Une fois de plus le festival de musique de chambre Tons Voisins à Albi, qui atteignait cette année sa 10e édition, s’est révélé d’un niveau exceptionnel. Mais au-delà de la qualité musicale il s’agit d’une formidable rencontre entre musiciens animée par le pianiste . Qu’ils soient concertistes confirmés, amis de conservatoire, élèves des uns ou jeunes solistes, le plaisir de faire de la musique ensemble domine, même lorsqu’ils ne se connaissaient pas quelques jours avant.

Lors de cette 10e édition consacrée aux vertiges de l’amour, on a croisé bien des expressions amoureuses, mais une figure revenait régulièrement, celle de Clara Schumann, adulée par deux hommes, son époux Robert et le jeune , qui lui ont composés peut-être les plus belles pages d’amour en musique. Des concerts généreux, voire copieux où l’on perçoit le sens des œuvres avec des programmations qui les font entrer en correspondance. C’est que qu’aime à construire et à partager dans le plein esprit de la musique de chambre. Et l’on peut dire que le rameau planté en 2007 a bien pris, car tous les concerts affichent une fréquentation importante, voire complète, même pour des programmations exigeantes.

le facétieux

À commencer par ce moment mémorable vendredi en fin d’après-midi dans la salle haute du Grand Théâtre où s’attaque aux 12 Notations de , en hommage au compositeur disparu en début d’année. C’est par cette pièce, que le jeune compositeur quittait la classe d’harmonie d’ en 1943. Il avait peu de tendresse pour cette œuvre de jeunesse, mais ces séquences sérielles très brèves, donnent d’éphémères impressions poétiques que l’on trouve aussi chez Debussy.

Changement d’atmosphère avec l’entrée de Jean Rondeau, aussi fougueux au piano, qu’il peut être profond au clavecin. C’est sur un instrument de Philippe Humeau qu’il fait dialoguer les contemporains JS Bach et J.Ph Rameau, entrecoupé ce pièces du très méconnu . Alternant les pièces douces et plus vives, le jeune claveciniste développe un toucher d’une beauté et d’une souplesse infinie, même si son repli sur le clavier fait plus penser à Glenn Gould qu’à la position hiératique d’un Gustav Leonhardt. Au-delà d’une recherche de perfection technique, il y a de la vie sous les sautereaux. Mais Jean Rondeau passe au piano pour une interprétation à couper le souffle de la Chaconne de Bach dans la transcription de Brahms, avant de se lancer dans deux improvisations éblouissantes, dont la seconde se base sur ladite Chaconne.

Retour aux sources

Le soir, le festival retrouvait un lieu de ses débuts en l’église Saint-Jean de Rayssac, un édifice en béton élevé entre 1968 et 1971, dans le style du Corbusier et classé monument historique en 2005. L’éclairage, qui participe pleinement à l’architecture, rappelle celui de la chapelle de Ronchamp. Avec un programme généreux, la bande à Denis Pascal servait deux œuvres majeures : La Nuit Transfigurée de Schœnberg et le Quintette op. 44 de Schumann. Plusieurs pièces à la fois virtuoses et d’une grande intensité encadraient ces chef-d’œuvres comme l’Abîme des oiseaux, extrait du Quatuor pour la fin du temps de Messiaen par la clarinette céleste de . suscite toujours étonnement et admiration avec son double talent de mezzo et de violoncelliste. C’est ainsi qu’elle sert superbement Purcell avec le célèbre Music for a while et la déchirante lamentation de Didon, avant d’entonner le bouleversant Marietta’s Lied, extrait de l’opéra La Ville morte de Korngold.

Les Deux Pièces pour clarinette et piano op. 5 de Berg exigent une virtuosité absolue dans un langage pas encore dodécaphonique où pointe toutefois l’atonalité.

Une Nuit Transfigurée dense et sérieuse

Une Nuit Transfigurée dense et sérieuse

Composé en moins de trois semaines en 1899, par un Schœnberg de 25 ans, le sextuor La Nuit Transfigurée est dédié à Mathilde von Zemlinsky, dont il est éperdument amoureux. Si l’ouvrage d’un romantisme tardif se souvient de Brahms et de Wagner, il dépasse également bien des conventions de l’époque. Le sextuor du festival a donné une interprétation extrêmement concentrée de ces cinq mouvements lents, soulignant les aspérités, mais aussi les beautés de cette partition grave et dense, inspirée par un poème de Richard Dehmel. Suspendu à l’étirement de cette lenteur, le public conquis en parlait encore le lendemain…

Accompagnée d’un quintette à cordes plus piano, interprète la 5e section du Requiem Allemand de Brahms Ich habt nun Traurigkeit (Vous êtes maintenant dans la tristesse, mais je vous verrai et votre cœur se réjouira et personne ne vous ravira votre joie – Jean XVI, 22), comme un Lied romantique. Les cordes et le piano sont placés au service de la voix avec beaucoup d’attention pour que le texte soit intelligible.

La soirée se terminait par le Quintette avec piano op. 44 de Schumann, une œuvre chambriste par excellence, qui exige un ensemble, plus qu’une réunion de solistes. Même si la formation dure le temps du festival, avec une mise en place nécessairement rapide, l’osmose est étonnante pour des musiciens, dont certains ne se connaissaient pas la veille. Vigueur et tempérament du 1er mouvement allegro brillante, mélodie superbe du 2e in modo d’una marcia où les musiciens font preuve d’une belle écoute, vivacité du scherzo où ils courent un peu la poste et ils se lâchent enfin au 4e allegro ma non troppo, repris en rappel.

Belle présence scénique du ténor marseillais Rémi Béer-Demander

Belle présence scénique du ténor marseillais Rémi Béer-Demander

Des pépites comme autant de joyaux

Expressions privilégiées de l’amour, fut-il éphémère ou impossible, romances, aubades et sérénades étaient au programme d’un concert original le lendemain en fin de matinée. Les couples s’espèrent, se font et se défont aux accents de ces petites pièces de séduction ou d’adieu, parfois sincères, souvent pathétiques. Ouverte par un Syrinx de Debussy où la flûte de Mathilde Caldérini brille d’une pureté cristalline, la cour d’amour se refermait sur la Sérénade de . On a apprécié l’humour et la présence scénique du ténor marseillais Rémi Beer-Demander dans les sérénades de Don Giovanni de Mozart, de l’Amant jaloux de Grétry ou celle de Chérubin de Massenet, tandis que les mandolines roucoulaient au soleil d’Italie. Quelle plus belle expression de l’amour que les Romances de Robert et Clara Schumann pour clarinette, violon et piano ? Mais la plus poignante déclaration d’amour est sans aucun doute l’andante du 3e Quatuor avec piano op. 60 de Brahms, qu’il dédia à Clara Schumann, le grand amour de sa vie, inavouable et impossible.

En début d’après midi, le Quatuor Abel a offert un agréable moment aux résidants de la maison de retraite La Maison de l’Amitié avec deux œuvres du plus pur classicisme. Œuvre de jeunesse parfaitement écrite, le Quatuor avec flûte KV 285 de Mozart a probablement été composée, avec deux autres, lors de son second voyage en France en 1777-1778 pour l’amateur Ferdinand De Jean. L’adagio en pizzicati préfigure celui fameux du 23e concerto pour piano. La flûte de Mathilde Caldérini y fait merveille avec grand naturel.

C’est en 1781 que Haydn publia les 6 quatuors op. 33 chez Artaria après avoir laissé cette forme pendant neuf ans. Il les désignait lui-même « écrits d’une manière nouvelle et particulière » et nomme les menuets scherzo. Mais surtout, il allie son immense savoir à un langage populaire, facilement compréhensible. Le Quatuor Abel en donne une interprétation d’une grande clarté, qui ravit l’auditoire.

Du romantisme à la mélancolie du tango

Le festival s’achevait par une grande soirée en deux concerts dans la belle cour du palais de la Berbie, qui abrite le musée Toulouse-Lautrec : « Chants de l’amour triomphant » et « Tourbillons de la vie ».

Première audition de "Bribes" de Laurent Petitgirard pour saxophone, violoncelle et piano.

Première audition de « Bribes » de pour saxophone, violoncelle et piano.

Denis Pascal et Éric Lacrouts ont donné une interprétation très habitée du Poème de Chausson dans sa version originale pour piano et violon. Cette pièce inspirée d’une nouvelle de Tourgueniev est pour Denis Pascal l’une des plus belles pour cette formation. Enchâssée entre les hautes murailles de la cathédrale Sainte-Cécile et l’ancien palais épiscopal, cette cour offre une acoustique de rêve, tandis que la sonorité des deux instrumentistes est splendide.

, Marie-Paule Milone et Denis Pascal proposèrent ensuite la création mondiale de Bribes, une pièce pour saxophone, violoncelle et piano de , commandée par le facteur Crampon. Le compositeur et chef d’orchestre adopte un langage tonal avec une écriture virtuose pour le saxophone dont la voix chaude se marie à celle du violoncelle, quand le piano assure la rythmique. Cette pièce très mélodique développe une atmosphère onirique et méditative. Le public a accueilli cette création par une écoute très attentive.

Plus encore que le Quintette de la veille, le Quatuor avec piano op. 47 de Schumann fut un des grands moments de ce festival. Par cette partition d’une splendeur absolue, Robert exprime un chant d’amour éperdu pour Clara. Avec des attaques vives, le piano impulse une fluidité naturelle à l’ensemble. , Marie-Paule Milone, et Denis Pascal se livrent à un exercice d’admiration total pour une partition qu’ils aiment par dessus tout. En contrepoint d’un chant d’amour pour la même femme, les musiciens offrent en rappel l’andante du 3e Quatuor avec piano op. 60 de Brahms.

Un festival de solistes en tango avec Marcello Nisinman

Un festival de solistes en tango avec

L’ultime concert des « Tourbillons de la vie » traçait un pont entre l’Europe et les Amériques, de Bach et Mahler à et Astor Piazzolla, comme une porte vers les compositions populaires. Pour ce 160e concert de Tons Voisins, Denis Pascal pouvait affirmer qu’en dix ans, une famille s’est créée en une belle communauté de musiciens où la musique n’est que partage.

Le sévère Bach aurait adoré que sa musique devint populaire et il peut être exaucé avec le Concerto pour deux claviers BWV 1062, transposé d’un concerto pour deux violons, qui est devenu universel. Unis à la scène comme à la ville, Marie-Paule Milone ajoute le piano à ses talents de violoncelliste et de mezzo pour rejoindre Denis Pascal. Dans l’orchestre, les musiciens qui ont joué toute la semaine ensemble, alternent le plus naturellement entre solistes et ripiénistes.

Le bandénoniste invité, domine la soirée avec de multiples tango de , Astor Piazzolla ou ses propres compositions et arrangements, rejoint tour à tour par chacun des musiciens de la bande, brillant en solos successifs. L’ombre de Stefan Zweig planait sur cette mélancolie consubstantielle à l’amour avec la lecture d’un extrait de son roman Mort à Venise. Puis tous les instrumentistes se retrouvaient sous la baguette Laurent Petitgirard pour interpréter en signe d’adieu le célèbre Adagietto de la 5e symphonie de Mahler.

Dans le public, on pouvait apercevoir un spectateur discret, du nom de Manuel Valls, portant la boîte à violon de sa femme…

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