Banniere-abecedaire728-90-resmusica-janvier16

Einojuhani Rautavaara, immense compositeur de notre temps

rautavaara_troisAuthentique représentant de l’âme de la Finlande, , après un fabuleux parcours créateur, s’est éteint ce mercredi 27 juillet à son domicile d’Helsinki, à l’âge de 87 ans.  

Unanimement considéré comme l’un des tout premiers compositeurs finlandais de l’ère post-sibélienne, avec son compatriote Aulis Sallinen (né en 1935), Rautavaara fut un artiste doté d’une immense curiosité et d’une habileté créatrice époustouflante dont une des caractéristiques principales fut d’avoir abordé diverses esthétiques avec une égale réussite. Il aimait  coucher ses notes sur le papier à musique en laissant libre cours à sa féconde imagination mais aussi dans le respect des styles retenus.

Une telle liberté créatrice s’apprécie et se déguste tout au long de son immense catalogue grâce aux nombreux enregistrements de grande qualité qui ont ponctué sa carrière, défendue par les meilleurs avocats.
Voilà pourquoi les passionnés ont toujours trouvé de quoi se sustenter dans sa musique. Son œuvre n’a guère besoin d’une réhabilitation pas davantage que d’une réévaluation. Elle est de notre temps et se dispense de toute focalisation têtue qui s’épuiserait et épuiserait trop rapidement.
L’écoute répétée de ses partitions majeures, au style fort, génère une sorte d’envoûtement irrésistible qui sera le gage d’une pérennité assurée.

Rautavaara eut l’honneur d’être apprécié et parrainé par (1865-1957) deux ans avant son décès. Il paracheva sa formation au sein de la très renommée Juilliard School de New-York sous l’autorité de avant de côtoyer Aaron Copland et Roger Sessions à Tanglewood. Si la suite de son trajet fut presque entièrement consacrée à la composition, il prit très à cœur son rôle de professeur dans cette discipline, à la prestigieuse Académie Sibelius d’Helsinki entre 1976 et 1991.

Au fil des décennies il allait absorber, défendre et exacerber des expressions apparemment antinomiques, mais magnifiées, une fois passées au crible de son génie incontestable.
Ainsi se rapprocha-t-il initialement du néo-classicisme de Hindemith et de Stravinsky avant plus tard d’appliquer, libéré de tout carcan stérile, les enseignements du sérialisme et du dodécaphonisme en provenance de la Seconde École de Vienne. Une de ses premières réussites date de 1953 lorsqu’il proposa aux auditeurs son Requiem in our time pour cuivres, d’une grande modernité.
Au-delà de ces approches multiples, il magnifie sa création en ne se contentant  pas d’appliquer les seuls aspects techniques abordés. Sa grande liberté stylistique enrichit tout ce qu’il souhaite exploiter avec une originalité et une manière singulières. Les moyens chez Rautavaara se plient à la rigueur de son inventivité.

Il traversa également une période mystique livrant des partitions d’un exceptionnel intérêt, écrivant par exemple Vigilia pour chœur mixte et solistes (1971, révision 1996) basée sur la tradition du plain-chant de la liturgie orthodoxe. Son exceptionnelle curiosité littéraire l’amena à mettre en musique de magnifiques textes pour voix et piano mais plus encore pour chœur avec ou sans accompagnement instrumental. Rautavaara servit longuement ce que l’on regroupe sous le terme générique de courant néoromantique. Cet intérêt puissant commença par sa fascination pour l’œuvre de l’Autrichien Anton Bruckner. En témoigne sa Symphonie n° 3 (1959-61). La fin de son parcours créateur fut marquée par un lyrisme irrésistible, totalement personnel, en marche vers l’Ether et les plus hautes cimes de la spiritualité humaine. Là, il s’inscrit dans le généreux et hétéroclite courant postromantique.

Mentionnons brièvement son rapprochement vers le haut grégorien et son intérêt marqué pour la musique électronique. Il pratiqua également la composition aléatoire. Tout au long de son itinéraire, il montra des affinités avec les musiques de Debussy, Bartók, Kodály, Messiaen, Berg et Moussorgsky.
Comme chez tant de nordiques, son amour de la nature inspira et colora certaines de ses musiques, contribuant à élargir les impacts de la  littérature (Shakespeare, Rilke, Bo Setterling, Federico Garcia Lorca, Edith Södergran, Alexis Kivi, Eino Leino…), du legs populaire (Les Violoneux pour piano, 1952 ; pour orchestre à cordes, 1972 ; Le Chanteur pour chœur d’hommes d’après le Kalevala, 1956 ; chants folkloriques…) et de sa foisonnante richesse intérieure.
Une partie de son catalogue s’avère d’un abord immédiatement gratifiant, une autre exige quelque persévérance mais conduit presque immanquablement à l’envoûtement.

On lui doit également des séries de partitions inspirées par des thèmes directeurs comme la série des Anges (Angels and Visitations pour orchestre, 1978 ; L’Ange des ténèbres ou Concerto pour contrebasse et orchestre, 1980 ; Playgrounds for Angels pour 4 trompettes, 4 trombones, cor et tuba, 1981…) ou le mythe de la Licorne (True and False Unicorn pour 3 récitants, chœur de chambre, orchestre et bande, 1971 ; Monologue de la Licorne pour guitare, 1980…).

En  1999, en vue de lui consacrer  un numéro spécial du « Bulletin de l’Association Française Carl Nielsen » (A.F.C.N.), nous avions échangé plusieurs lettres dans lesquelles il nous encourageait cordialement et nous proposait de faciliter notre accès à un certain nombre de documents indispensables. Il en résulta un numéro spécial (n° 23, 2000) de plus d’une centaine de pages détaillant la vie et l’œuvre de ce grand compositeur. Il prit connaissance du résultat et ne nous cacha pas sa cordiale approbation.

Un de ses premiers succès internationaux fut écrit en 1972, le Concerto pour oiseaux et orchestre sous-titré « Cantus arcticus » dans lequel il introduit des chants d’oiseaux enregistrés avec une grande sensibilité. Partition attachante, euphonique, mais en rien banale, elle se répandit sur tous les continents et inscrivit de facto le maître finlandais dans la famille des créateurs les plus notables de sa génération.

Par de multiples approches inspirées, il constitua un capital créateur éclectique, captivant et de premier  mérite.
On pourra en juger en découvrant son corpus symphonique riche de huit réalisations passionnantes, élaborées entre 1956 et 1999. Elles ponctuent de manière fort captivante ses choix esthétiques successifs. Parmi ses quatorze concertos, il en existe trois pour piano (dont le troisième, un magnifique Gift of Dreams/Le Don des rêves de 1998) rendant compte de son attention pour l’instrument, de même que d’autres œuvres concertantes confiées au violon, à la harpe, à la clarinette, au violoncelle et à la contrebasse (Angel of Dusk/L’Ange des ténèbres, 1980)… Pour l’orchestre il composa  un grand nombre de partitions indispensables à sa connaissance dans lesquelles il donne le meilleur de ses capacités.
Très représentative de sa dernière manière, On the Last Frontier, fantaisie pour chœur et orchestre élaborée en 1997, est un bon exemple du raffinement et de l’authentique beauté de son écriture. Dans le même esprit se situent ses Symphonies n° 7 « Angel of Light/Ange de Lumière » (1994) et n° 8 « The Journey/Le Voyage » (1999).

D’importance majeure dans sa production, les opéras dont il livre une dizaine, notamment Vincent inspiré par la vie de Vincent van Gogh (1985-87), Aleksi Kivi d’après le grand littérateur finlandais (1995-96) tandis que l’étrange personnage russe l’amène à composer Raspoutine en 2001-03. Il établit le livret de The Gift of Magi (Le Don des Mages) d’après un conte de Noël de O. Henry, délicat opéra intimiste d’une sensibilité exquise.

Sa production accueille encore plusieurs œuvres pour orchestre à cordes, de la musique de chambre et un copieux corpus pianistique. Signalons aussi des musiques chorales, sacrées ou pas, de la plus haute qualité, allant de l’expérimentale Ludus verbalis (1957) à la Messe duodecanonica en latin (1963).

Toutes les œuvres évoquées ont bénéficié d’enregistrements de qualité (Finlandia, BIS et surtout Ondine) témoignant de la diversité et des vertus de ce compositeur hélas si peu défendu dans l’Hexagone. Pourtant le public avait réagi très positivement lors de l’exécution d’Isle of Bliss (L’Île de la félicité, 1995) à la salle Pleyel le jeudi 24 février 2000. L’Orchestre de Paris était placé sous la baguette du fameux chef finlandais Sakari Oramo qui proposa aussi le Concerto pour violon et orchestre en mi mineur de Félix Mendelssohn et la Symphonie n° 1 de .

L’éclectisme mystico-religieux inédit et post-moderne de la musique d’ le positionne au sommet de l’art musical de notre temps et justifie sans tarder une large diffusion de ses partitions qui ont presque toutes la puissance impérissable d’incontestables chefs-d’œuvre portés par un supplément d’âme.

Photo : (c) Ari Korkala

Mots-clefs de cet article
Reproduire cet article : Vous avez aimé cet article ? N’hésitez pas à le faire savoir sur votre site, votre blog, etc. ! Le site de ResMusica est protégé par la propriété intellectuelle, mais vous pouvez reproduire de courtes citations de cet article, à condition de faire un lien vers cette page. Pour toute demande de reproduction du texte, écrivez-nous en citant la source que vous voulez reproduire ainsi que le site sur lequel il sera éventuellement autorisé à être reproduit.