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Trois générations de pianistes à la Roque d’Anthéron

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Grand Théâtre de Provence, Festival de La Roque d’Anthéron. 28-VII-2016. Robert Schumann (1810-1856) : Arabesque en ut majeur opus 18 ; Fantaisie en ut majeur opus 17. Frédéric Chopin (1810-1849) : Deux Nocturnes opus 32 ; Sonate n°2 en si bémol mineur opus 35 “Funèbre”. Grigory Sokolov, piano.
La Roque d’Anthéron, Parc du Château de Florans. 01-VIII-2016. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Air varié dans le style italien BWV 989. Robert Schumann (1810-1856): Fantaisie en ut majeur opus 17. Frédéric Chopin (1810-1849): Barcarolle en fa dièse majeur opus 60 ; Scherzo n°3 en ut dièse mineur opus 39 ; Deux Nocturnes opus 55 ; Polonaise en la bémol opus 53 “Héroïque”. Nelson Goerner, piano.
La Roque d’Anthéron, Parc du Château de Florans. 03-VIII-2016. Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Concerto pour piano et orchestre n°20 en ré mineur K. 466 ; Air de concert “Ch’io mi scordi di te” pour soprano, piano et orchestre K. 505. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°3 en mi bémol majeur opus 55 “Héroïque”. Jan Lisiecki, Piano. Chloé Briot, soprano. Orchestra Ensemble Kanazawa. Michiyoshi Inoue, Direction.

Sokolov_Christophe_Gremiot_28072016-1Référence incontournable en la matière, le Festival de la Roque d’Anthéron réunit depuis 36 ans tous les amoureux du piano. Retour sur trois concerts au plus haut niveau qui ont permis d’entendre trois générations de pianistes au talent rare.

La foule des grands soirs se presse au Grand Théâtre de Provence pour le récital de dans le cadre du Festival de la Roque d’Anthéron. Si de beaux moments ont éclairé la pénombre des lieux, la deuxième partie, plus hermétique, a paru moins convaincante.
L’Arabesque de Schumann est envisagée avec une hauteur de vue qui lui confère une densité expressive. Les couleurs ne manquent pas. Le rendu est poétique malgré des fortissimi d’une véhémence parfois extrême.
Dans la Fantaisie, le travail minutieux du son est porté à son paroxysme sans s’attarder sur le romantisme exalté de ces pages. Le tempo étiré, les phrasés revisités, annoncent une version massive toute en contrastes. Le pianiste accentue une multitude de détails, insuffle une dimension narrative au premier mouvement dominé par un sentiment de douleur. Un martèlement parfois heurté caractérise l’épisode central tandis que le Final laisse entendre un tableau méditatif proche du rêve éveillé.
Le toucher reste le même dans Chopin et contre toute attente, l’interprétation ne retient pas complètement. Les deux Nocturnes sont d’une beauté plastique élégante mais sans véritable relief du point de vue du fond. Accentuer fortement une seule note du cantabile au détriment des autres relègue ici la main gauche à un rôle mineur et conduit à une monotonie d’ensemble.
Avec son architecture désarticulée, la Sonate n° 2 apparaît quelque peu austère. Le Doppio movimento est comme retenu par une force invisible et nous n’en saisissons pas la direction. Plus spontanée, la reprise trouve de la fluidité mais ce sentiment de liberté est de courte durée. Le climat devient mortuaire dès le Scherzo qui n’en est plus un, bridé par son tempo très retenu avant même d’aborder la Marche Funèbre. Celle-ci est à l’inverse trop démonstrative avec un volume sonore qui ne nous permet pas d’accéder au recueillement. La confidentialité monochrome du Finale sera des plus intrigante. Vient ensuite la longue série de bis dont le Russe a le secret. Les Moments Musicaux de Schubert, totalement revisités avec variété et douceur, puis une touchante Mazurka de Chopin.

en pleine maîtrise de son Art

Goerner_Maud Delaflotte_01082016_05 Le cadre enchanteur du Château de Florans et ses fidèles festivaliers ont été à nouveau témoin d’une soirée mémorable. Au piano, l’argentin dont la profondeur de jeu a séduit le public ébloui par ses multiples facettes.
Le rarissime Air varié dans le style italien de Bach constitue un hors d’œuvre de choix. Ecrite pour clavecin, cette série de dix variations revêt un caractère opératique. Le minimum de pédale utilisé ne dissimule rien : elle libère avec naturel la ligne mélodique. La main gauche imprime une pulsation presque dansée dans une recherche constante d’égalité de son.
Toute aussi vibrante que sensible, la Fantaisie de Schumann révèle une interprétation traversée par un souffle profond. Sans débordement tumultueux, la conduite du propos fait vivre une passion amoureuse dont la générosité d’approche nous bouleverse. Le Final, introspectif, atteint un état de sérénité, quelque part loin de ce monde terrestre.
Après l’entracte, Nelson Goerner retrouve Chopin, l’un de ses compositeurs de prédilection.
Sublimes instants… l’artiste et le Maître nous ont semblé être dans le même pas ce soir. La Barcarolle est un modèle du genre du point de vue expressif, ciselée dans du velours. Les lignes chatoyantes, écho d’une voix humaine, deviennent énigmatiques dans l’épisode intermédiaire. On retrouve une puissance dosée (fortissimi souverains!) à travers le Scherzo et ses descentes cristallines, caractérisé par un sens aigu de la dramaturgie‎. Une touche mélancolique trouve refuge dans les deux Nocturnes suivants dont on apprécie la variété des textures et ce très rare n°2 op. 55, étonnant de modernité. Enfin, une flamboyante version de la Polonaise Héroïque illustre à nouveau cette intelligence de jeu.
Le public ovationne à juste titre l’artiste. Celui-ci offre trois bis dans des registres très variés. Un sensuel Poème de Scriabine, puis l’Étude pour la main gauche de Blumenfeld, pièce hautement virtuose d’une beauté pénétrante avant un ultime décrochage émotionnel avec Les pas sur la neige de Debussy.

séduit dans Mozart

Lisiecki_Maud Delaflotte_03082016_10 est de retour au festival un an après sa prestation remarquée avec . Son choix s’est à nouveau porté sur Mozart avec cette fois- ci le concerto n°20.
Son jeu solide lui permet d’aborder la moindre difficulté technique sans effort apparent. Son engagement est franc, parfois viril, tandis que sa sonorité reste sobre sans surenchère expressive. On est d’ailleurs frappé par l’absence quasi permanente de pédale. L’Allegro revêt un caractère immédiat, moins sombre et dramatique que d’ordinaire. L’Ensemble Kanazawa fait valoir un équilibre homogène et trouve un terrain d’échange avec le soliste sous la conduite spontanée d’Inoue. On assiste ainsi à de beaux moments en totale fluidité et même à une configuration quasi chambriste dans le Rondo.
Lisiecki fait preuve d’un tempérament fort dans ses interventions autoritaires cherchant à creuser le propos dans les cadences. Seule petite déception du côté de la Romance. Le tempo allant du thème initial précipite l’exposition. Cela ne permet pas d’en apprécier totalement les nuances ni d’accéder par la suite à un état de sérénité.
Pas de bis pour le Canadien mais l’Air de concert de Mozart en duo avec . La soprano est convaincante dès les premières mesures. Sa présence scénique et la beauté de son timbre permettent d’instaurer un dialogue vivant. Le Canadien modifie son toucher pour user ici d’une texture moelleuse.
Nous retrouvons au cours de la Symphonie n°3 de Beethoven une énergie homogène de la part de l’orchestre. Que ce soit dans l’Allegro con brio ou le Final, les mises en tension sont pertinentes, portées sans lourdeur par des dynamiques franches. Incisives, les cordes jouent comme une seule voix. La Marche Funèbre est d’une intensité crescendo poignante. Au fil des mouvements, le chef monte en puissance. Sa gestuelle aussi inspirée que captivante épouse des poses dignes d’une séance de Qi Gong.
Deux bis suivront dont le Scherzo de l’Octuor de Mendelssohn qui met tous les instrumentistes à l’honneur. Puis, la non moins entrainante Valse de Takemitsu, chorégraphiée avec humour par le chef Japonais qui a véritablement conquis le public du festival.

Crédits photographiques: Grégory Sokolov © Christophe Gremiot ; Nelson Goerner; , Jan Lisiecki, Orchestra Ensemble Kanazawa, Michiyoshi Inoue © Maud Delaflotte

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