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La ferveur des Musicales de Blanchardeau

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Plouha. Chapelle de Kermaria. 2-VIII-2016. Antonin Dvořák (1841-1904) : Trio op.65 ; Josef Suk (1874-1935) : Elégie ; Bedřich Smetana (1824-1884) : Trio op.15. Avec : Trio Wanderer (Vincent Coq, piano ; Jean-Marc Varjabédian, violon ; Raphaël Pidoux, violoncelle)

Pléguien. Eglise ND de la Soumission. 5-VIII-2016. Antonin Dvořák : Quatuor n°13 op.106. Avec : Quatuor Zaïde (Charlotte Juillard, violon ; Leslie Boulin Raulet, violon : Sarah Chenaf, alto ; Juliette Salmona, violoncelle) ; Mariam Adam, clarinette.

Lavollon ; Eglise St-Samson. 9-VIII-2016. Johann Sebastian Bach (1735-1782) : Aria de la suite en ré. ; Franz Schubert (1797-1828) : Quintette opus 163 ; Piotr illich Tchaïkovski (1840-1893) : Air de Lenski,  Dvořák: Quintette opus 97. Avec : Quintette de la Philharmonie de Berlin (Luiz Filipe Coelho, violon ; Romano Tommasini, violon; Claudio Bohorquez, violoncelle ; Wolfgang Talirz, alto, Janusz Widzyk, contrebasse).

Goudelin. Chapelle ND de l’Isle. 12-VIII-2016. Frédéric Chopin (1810-1849) : 3 Valses, Ballade n°4 op. 52 ; Piotr Illitch Tchaikovski: 4 extraits de Casse-noisette ; Modeste Moussorgsky (1839-1881) : Tableaux d’une exposition. Avec : Elena Rozanova, piano.

_MG _9047Comment, en Bretagne, un festival de musique de chambre parvient à maintenir contre vents et marées la voilure de ces valeurs essentielles que sont les deux composantes de la Culture : la communion des sensibilités humaines autour de l’Art et la transmission d’un patrimoine.

Sis dans les merveilleux environnements des Côtes d’Armor, à deux pas des falaises de Plouha, entre Paimpol et Guingamp, Les Musicales de Blanchardeau réunissent autour de sa fondatrice Annick Gaillard, une poignée de fervents dont la passion n’a d’égale que celle d’un public de plus en plus nombreux autour d’artistes de haute volée. Fondé en 2003, le festival éclate une série de quatre concerts de la plus belle eau dans quelques-unes des églises emblématiques de la région.

C’est celle de Kermaria (dont la célébrissime Danse macabre ceinture d’un frisson supplémentaire un auditoire suspendu) qui ouvre la 14e édition, avec une spectaculaire prestation du autour de l’Opus 65 de Dvořák, carte de visite de la « complicité quasi télépathique » qui unit les trois artistes depuis un bon quart de siècle. On ne sait que louer le plus, du piano indéboulonnable de , du violoncelle ému de au violon autoritaire de Jean-Marc Phillips-Varjabédian, ce dernier se parant à l’occasion de la couleur slave annoncée par l’intitulé du festival 2016 : Charme slave. Les trois musiciens, passée une Élégie suspendue de qui leur permet de reprendre souffle, révèlent ensuite à plus d’un auditeur la beauté enthousiasmante du trop méconnu Trio (malgré le thème si captivant de son final) que Smetana composa après le décès de sa fille. Le Final presto dans le style tzigane du Trio Hob 15/25 de Haydn et la dernière Dumka du Trio Dumky de Dvořák parachèvent une soirée intense qui révèle définitivement à ceux qui en doutaient, que la musique de chambre est bien cet opéra de l’intime à même de marquer l’âme au même titre que la plus dispendieuse des machines lyriques.

_MG_9307A l’église de Pléguien, en total contraste, le tout jeune délivre un n° 13 de Dvořák aérien, d’une maîtrise déjà confondante (où en seront les Zaïde lorsqu’elles auront les heures de vol des Wanderer !) avec une fluidité des mouvements vifs qui n’empêche pas la maturité bouleversante de l’Adagio. Toutes impressions que l’on retrouve intactes dans l’apesanteur tranquille d’un Quintette avec clarinette de Brahms apaisé par l’instrument virtuose et jamais démonstratif de Mariam Adam, judicieusement placée dans le fond de l’arc de cercle formé par les quatre jeunes femmes. Clin d’œil slave oblige, la clarinettiste américaine entraîne ses consœurs d’un soir dans un bis contemporain parsemé d’accents yiddish.

L’intériorité de l’acoustique de l’église de Lanvollon incite le Quintette de la Philharmonie de Berlin à modifier substantiellement l’ordonnance du programme. Dans un français impeccable, l’altiste , dans une volonté empathique envers une France aux valeurs meurtries, annonce l’ajout d’une transcription en ouverture de concert de l’Aria de Bach. Les cinq hommes placent ensuite le tube initialement annoncé en fin de  soirée, le Quintette à deux violoncelles de Schubert. Il faut un peu de temps pour s’habituer au fait que la contrebasse de Janusz Widzyk fait office de second violoncelle. Si les accents de cette dernière, immanquablement trop présents dans l’Allegro ma non troppo initial, convainquent dans un Adagio lesté de prégnants pizzicati, l’interprétation globale est remarquablement vécue de l’intérieur. A un tel point de concentration qu’après l’entracte, au cours d’une transcription à la justesse un peu mise à mal d’Eugène Onéguine (en lieu et place de l’Andante cantabile du même Tchaïkovski annoncé) où le violoncelle se fait Lenski, l’on se prend à penser que les artistes ont peut-être tant donné à Schubert et que les batteries sont à recharger. Ce que parvient à faire pleinement le Quintette opus 97 de Dvořák, déclenchant l’emballement instantané d’un auditoire qui pourrait aussi laisser un peu de temps à la dissolution dans l’éther des ultimes accords. En bis une transcription de la Sonnambula de Bottesini met en vedette la contrebasse .

_MG_95853, 4, 5… si, au fil des concerts, l’effectif des artistes allait croissant, c’est à la seule que revient le privilège de conclure le festival. Si l’interprétation ultra-généreuse en décibels de la première pièce du programme (Valse opus 64 n° 2 de Chopin) peut heurter, les quatre extraits de Casse-noisette nous rassurent, avant une exécution des Tableaux d’une exposition ultra-maîtrisée dans son alternance d’atmosphères (judicieusement suggérées par les brefs interludes parlés confiés à Cornelia Lindenbaum). La jeune pianiste russe ne fait qu’une bouchée, on s’en doute, de la Grande porte de Kiev. Deux splendides Moments musicaux de Rachmaninov donnés en bis achèvent de convaincre, si l’on en avait douté, de l’arbre généalogique 100 % slave dont s’avère une des branches maîtresses.

Ajoutons pour conclure que le haut de gamme musical de ces Musicales de Blanchardeau se déroule dans le cadre d’une convivialité estivale des plus stimulantes (tirage au sort d’un CD offert par les artistes, verre de l’amitié servi en fond d’église, cadeau d’un exemplaire du journal local offert) à l’image de cette chaleureuse adresse d’Annick Gaillard : « Bonsoir Mesdames , bonsoir Messieurs, bonsoir les enfants… »

Crédits photographiques : Odile Delaune

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