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Les Béla et Laura Holm créent Adonaïs de Bruno Ducol

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

Festival international de Quatuor à cordes du Luberon . 22-VIII-2016.
Claude Debussy (1862-1918) : Quatuor en sol mineur; Bruno Ducol (né en 1949) : Adonaïs pour soprano et quatuor à cordes, épitaphe sur la mort de Charles S., sur un texte de Percy B. Shelley (CM); Johannes Brahms (1833-1897) : Sextuor à cordes n°1 op.18 en sib majeur; Alexander Zemlinsky (1871-1942) : Maiblumen blühten überall pour voix et sextuor à cordes, sur un poème de Richard Dehmel. Laura Holm, soprano; Quatuor Béla : Frédéric Aurier et Julien Dieudegard, violons; Julien Boutin, alto; Luc Dedreuil, violoncelle; Sarah Chenaf et Juliette Salmona, altiste et violoncelliste du Quatuor Zaïde.

DSC_2762Dix phalanges internationales sont reçues cette année au Festival de Quatuor à cordes du Luberon, un événement qui essaime en terre provençale, investissant églises et abbaye prestigieuses (Silvacane, Cabrières d’Avignon, Saignon…).

Outre les quatorze soirées organisées autour du thème fédérateur de « l’Autriche-Hongrie, 1807-1918 », le Festival donne cette année aux jeunes talents de l’Académie ProQuartet, installée dans le superbe Conservatoire des Ocres du Roussillon, l’occasion de se produire en public lors d’un concert de fin de stage fort sympathique (23 Août).

Pour l’heure, dans l’église de Cabrières d’Avignon, le public est venu très nombreux pour écouter le , quatre garçons qui ont le vent en poupe. Le programme affiche une création mondiale, commandée par le Festival à . Le compositeur avait d’ailleurs convié le public à 18 heures pour une présentation de sa nouvelle oeuvre associant au quatuor à cordes une voix de soprano.
Les Béla débutent avec l’unique quatuor de Debussy, un des premiers chefs-d’œuvre du maître français qui délaissera ensuite les genres classiques. Sous l’archet des Béla, le premier mouvement file droit, dans la transparence des textures et l’acuité des lignes. Ce sont les rythmes et la couleur que les musiciens exaltent, avec sensibilité et subtilité. La cinétique est étonnante dans le deuxième mouvement où les archets virevoltent dans un jeu qui n’a rien perdu de sa pudeur et de sa délicatesse. Avec les instruments en sourdine, le mystère plane dans le superbe troisième mouvement où la ligne chaleureuse de l’alto – merveilleux – est relayée par le jeu tout en finesse du premier violon – – pour atteindre « la chair nue de l’émotion ». Bien conduit, le dernier mouvement n’égale pas ces sommets, Debussy cédant à la science du contrepoint et de la combinatoire mais on est sidéré par l’énergie déployée par les quatre musiciens dans ce finale magnifiquement enlevé.

Le quatuor avec voix est chose assez rare dans le répertoire de la musique de chambre. Dans l’avant concert en présence des musiciens, évoque l’op. 10 de Schoenberg où le compositeur autrichien introduit deux poèmes chantés dans les troisième et quatrième mouvements de son Quatuor n° 2. Il cite également la Suite lyrique d’, cet « opéra latent » en six mouvements où les mots, bien qu’absents, affleurent souvent. Pour le grand lamento d’Adonaïs – Monteverdi demeure! – Ducol fait appel aux vers de Percy B. Shelley, traducteur inlassable des auteurs anciens: « Je pleure Adonaïs – il est mort! » écrit le poète qui rend ici un hommage funèbre à John Keats. Œuvre d’envergure (32′), l’Adonaïs de Ducol s’articule en cinq mouvements suivant le texte et sa dramaturgie : « Ne vous lamentez plus sur Adonaïs […] Il n’est pas mort, il ne fait plus qu’un avec la nature » chante la soprano dans un 4ème mouvement beaucoup plus animé. La voix – exceptionnelle – entre litanie et exhortation, est toujours conductrice, explorant, du parlé au chanté, différentes manières de projeter tout à la fois le sens et la sonorité des mots du poète. Éminemment souple et ciselée, la ligne vocale est répercutée et commentée par l’écriture instrumentale qui relève d’un véritable travail d’orfèvre. Au « trillo di gorgia » emprunté à l’ornementation baroque, et dont s’acquitte en virtuose, fait écho le fin crépitement des archets sur la corde, délicatement réverbéré par l’acoustique du lieu. La voix (parlée) des instrumentistes – les Béla tout terrain – est plusieurs fois sollicitée pour relayer ou amplifier celle de la chanteuse, suggérant des mouvements dans l’espace très étonnants. Sans texte, le troisième mouvement (Intermezzo) étrangement bruité n’est que souffle, vibrations et bruissements, ceux d’une Nature où tout se régénère, cet intermédiaire entre l’homme et le cosmos dans la pensée orientale qui hante notre compositeur. Servant une écriture exigeante autant que raffinée, et le , magnifiquement investis, donnent à cette ample déploration sur la mort de Charles S. une ferveur incantatoire qui bouleverse.

Programmer le Sextuor n° 1 de Brahms en début de seconde partie tient du défi que les instrumentistes déjà fort éprouvés vont courageusement relever. L’altiste et la violoncelliste (toutes deux membres du Quatuor Zaïde) se joignent aux Béla pour interpréter cette pièce du jeune Brahms (1860) où la séduction des thèmes le dispute à l’envergure sonore déployée dans les quatre mouvements. Si l’équilibre des forces peine à s’instaurer dans un premier mouvement aux dimensions déjà symphoniques, les instrumentistes confèrent au célèbre thème du second mouvement, varié à l’envi, ses dimensions lyrique et expressive. Le scherzo prend une rusticité toute beethovénienne sous leurs six archets vigoureux mais il manque au dernier mouvement quasi symphonique énergie et puissance pour donner à ce finale la plénitude des couleurs et le souffle romantique qui le traverse.
Ils sont par contre exemplaires dans Maiblumen blühten überall (le muguet fleurissait partout) pour sextuor à cordes et soprano (1898), un bijou méconnu d’Alexander Zemlinsky qui aimait, comme Mahler, mettre la voix au cœur de ses compositions instrumentales. Les vers chantés sont ceux de , poète que choisira également pour son sextuor à cordes La Nuit transfigurée (1900). Les textures contrapuntiques, le lyrisme exaspéré et le chromatisme préfigurent en tout point le chef d’œuvre du maître viennois. Expressive et d’une technique irréprochable, la voix flexible et longue de Laura Holm s’inscrit sur le flux instrumental, portant le poème, chanté sans redites ni fioritures, jusqu’à un climax d’intensité. L’admirable postlude instrumental, où la mort est ici transfigurée, conclut cette pièce très concentrée dans le registre lumineux des cordes et un temps presque étal. Les six musiciens en restituent la transparence et la pureté des lignes avec une sensibilité qui confine au sublime.

Crédit photographique : Quatuor Béla (c) Thierry Salmona

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