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A Gstaad, Angela Gheorghiu en diva assoluta

Festivals, La Scène, Opéra

Gstaad. Grande Tente. 28-VIII-2016. Giuseppe Verdi (1813-1901) : extraits de Otello, Credo de Iago (2ème acte), Ballet (3ème acte), Canzone del Salice et Ave Maria (4ème acte). Giacomo Puccini (1858-1924) : extraits de Tosca, scènes des actes 1, 2 et 3. Angela Gheorghiu (soprano), Bryn Terfel (baryton), Andrea Porta (baryton), Luca Casalin (ténor), Oskar Stalder du Tölzer Knabenchor. London Symphony Orchestra. Direction musicale : Gianandrea Noseda.

Terfel:Gheorghiu.Gstaad.01Avec l’énigmatique et bref communiqué du Gstaad Menuhin Festival annonçant « pour des raisons artistiques, la soprano remplacera la cantatrice Anja Harteros », le concert originalement prévu de longue date n’a aucunement déçu le public. Bien au contraire !

« Donnez-moi un point d’appui, et avec mon levier, je soulèverai le Monde » affirmait Archimède. Donnez-moi un chef d’orchestre et je soulèverai le public aurait pu dire la soprano à l’issue de ce concert. En effet, sous la conjonction artistique d’un en toute grande forme et d’un flamboyant, la soprano roumaine a offert une prestation d’exception. Exceptionnelle de vocalité, exceptionnelle de théâtralité, exceptionnelle d’une émotion que seules les plus grandes cantatrices, les plus grands artistes sont à même de donner. s’est offerte en diva assoluta.

Loin de sa décevante prestation de Genève, Angela Gheorghiu se hisse à la hauteur de sa réputation. Mieux, elle sublime son art du chant avec une présence artistique imprimant d’ineffaçables moments. Certes, on connait la beauté de sa voix, son admirable legato, son intense musicalité. On sait aussi ses succès passés. Qui penserait qu’avec un instrument aussi merveilleux, aussi rare, aussi délicat, aussi précieux que celui-ci, elle lui demanderait de s’investir comme ce soir-là ? Et pourtant, portée par l’intensité dramatique de la direction d’orchestre d’un admirable par un inspiré, Angela Gheorghiu s’est envolée (et nous avec) vers des sommets qu’il est rarissime de visiter.

A ses côtés, . dont on attend tout puisqu’il a tout à donner, comme il l’a récemment prouvé dans le Falstaff de à Verbier. Déjà, en lançant son Vane, vane ! précédant l’air du Credo de Iago dans l’Otello de , Bryn Terfel prend le public en otage. Tout dans son attitude, dans sa voix, dans son allure sculpte le personnage shakespearien. Hargne, suffisance, dédain, il est Iago porté dans son voyage hautain par la force et la puissance d’un orchestre idéalement tempêtueux sous la formidable impulsion de Gianandrea Noseda. Noyé sous les cuivres saillants, Bryn Terfel, diabolique, émerge du chaos pour triompher avec des aigus percutants.

Il n’en fallait pas plus pour que l’atmosphère jusqu’ici électrique se prolonge (malgré un temps de répit marqué par le rarement joué ballet du Troisième acte d’Otello que Verdi avait composé pour la création de l’Opéra à Paris en 1894) avec l’entrée d’une Angela Gheorghiu, somptueusement vêtue d’une robe noire rehaussée de dorures du plus bel effet. Entamant avec quelques timidités la Canzone del salce, elle s’appuie bientôt sur le tapis musical préparé par le chef italien pour chanter avec une émotion renouvelée un Ave Maria à faire pleurer les pierres. Quelle beauté vocale ! Quel legato ! Quel engagement sacré dans cette prière !

Noseda:Gheorghiu.Gstaad.02A peine remis des émotions suscité par cet Otello, que le drame de Tosca de recouvre l’auditoire avec l’explosion orchestrale accompagnant l’arrivée d’un terrifiant Scarpia. Bryn Terfel jetant son péremptoire Un tal baccano in chiesa ! Bel rispetto ! force respect et admiration pour la force qu’il dégage. Quand entre Angela Gheorghiu, magnifique dans sa robe rose bouffante, c’est Tosca. Pas besoin de décors. Ni de costumes. Ni d’accessoires. Elle est Tosca. Avec Bryn Terfel et Gianandrea Noseda, elle nous transporte au sein du drame qui se noue autour du désir, de la puissance sociale et de l’autorité. Jamais la voix de Scarpia n’a été aussi terrible, aussi acérée, aussi envieuse. Jamais celle de Tosca n’a été aussi suppliante, aussi féminine, aussi authentique. Quand Bryn Terfel-Scarpia dit Va, Tosca ! Nel tuo cuor s’annida Scarpia !, la sentence est dite, le venin glace le sang. Le paroxysme atteint son comble quand Bryn Terfel (Scarpia), (Spoleta) et (Sagrestano) chantent à eux trois le fameux Te Deum avec la complicité débordante d’un explosant sous la direction engagée de Gianandrea Noseda.

Sans Cavaradossi, le deuxième acte est judicieusement arrangé pour sauter les scènes avec il Cavaliere. On assiste alors à un long dialogue entre Tosca et Scarpia. Un régal. Un Bryn Terfel admirablement odieux, satanique à souhaits tentant de séduire une Angela Gheorghiu désespérée. Son Vissi d’arte, vissi d’amore est un moment de grâce absolu. Puis, dans la scène de l’assassinat de Scarpia, la soprano roumaine sublime les quelques mètres carrés de plateau pour offrir un moment de théâtre des plus saisissants, avec un terrifiant et magnifique Muori dannato, muori !

Dans ce concert, lors de cette rencontre unique d’artistes en extase, on en vient presque à oublier la symphonie des Vespri Siciliane de Giuseppe Verdi donnée en ouverture. Et pourtant. Là déjà, l’orchestre et son chef scellaient leur musique dans la plus extraordinaire des émotions. Ce que le London Symphony Orchestra, son chef Gianandrea Noseda, les solistes (jusqu’à , cet enfant chantant magnifiquement les quelques mesures du pâtre dans Tosca) ont réussi durant ce concert restera pour eux, comme pour le public, un instant de grâce, un instant où l’art du chant, la musique et son interprétation vous transportent dans un autre monde. Merci !

Crédit photographique : © Raphael Faux

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