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La luxuriance et grandeur du Götterdämmerung de Frank Castorf

Festivals, La Scène, Opéra

Bayreuth. Festspielhaus. 25-VIII-2016. Richard Wagner (1813-1883) : Götterdämmerung, troisième journée en un prologue et trois actes de Der Ring des Nibelungen, sur un livret du compositeur. Mise en scène : Frank Castorf ; décors : Aleksandar Denić ; costumes : Adriana Braga Peretzki ; lumières : Rainer Casper ; vidéo : Andreas Deinert , Jens Crull. Avec : Stefan Vinke, Siegfried ; Catherine Foster, Brünnhilde ; Albert Dohmen, Alberich ; Markus Eiche, Gunther ; Stephen Milling, Hagen ; Allison Oakes, Gutrune ; Marina Prudenskaya, Waltraute ; Wiebke Lehmkuhl, Flosshilde et première Norne ; Christiane Kohl, troisième Norne ; Alexandra Steiner, Woglinde ; Stephanie Houtzeel, Wellgunde et deuxième Norne. Orchestre du Festival de Bayreuth ; direction : Marek Janowski.

bayreuth16_crepuscule1Brillante fin de parcours avec ce Götterdämmerung au plateau vocal superlatif, dirigé avec autorité par un qui ne parviendra toutefois pas à faire oublier Kirill Petrenko.

On a envie de voir dans le décor de ce Götterdämmerung par Aleksandar Denić, une forme d’hommage à la célèbre production Chéreau-Peduzzi de 1976. Entre le Berlin décati et lugubre de la division Est-Ouest et l’univers fin XIXe siècle lié à la révolution industrielle, la conclusion du Ring de Wagner résonne d’un écho funèbre et fatal. On observe ici les conséquences politico-économiques d’un monde qui a tout misé sur l’extraction du pétrole comme unique ressource et unique richesse.

Ni l’idéologie ni la propagande n’ont vraiment de prise sur des personnages qui ont abandonné leur propre humanité, errant dans un univers à la fois chargé de symboles et vide de sens. La volonté de Castorf est d’interdire au spectateur de pouvoir se situer précisément dans le continuum historique qu’il nous donne à voir. Ainsi, la rotation continue d’un décor découpé en trois espaces offre au regard un déplacement ambigu entre l’arrière-cour d’un immeuble situé en bordure immédiate du Mur, avec Döner-Kebab et marchand des quatre-saisons, puis l’immense enseigne lumineuse PLASTE UND ELASTE, produit phare de la firme Buna installée à Schkopau en Allemagne de l’Est et enfin ce que l’on prenait pour le Reichstag « emballé » par Christo en 1990 et qui se révèlera être la façade du New York Stock Exchange, pandémonium de notre monde contemporain.

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Si le crépuscule des dieux semble définitivement acquis, il demeure les obscurs rituels des cultes ancestraux – à la fois vaudous et chamanes. Les trois Nornes vénèrent un mystérieux assemblage de crânes et objets composites qu’on devine servir à un rite magique, comme antidote à une exploitation du pétrole perçue comme viol de l’environnement et de l’équilibre naturels. Ce mysticisme semble ici plus fort que le leurre que constituent les valeurs économiques et financières qui régissent le monde des humains.

La permanence d’une forme d’expression à la fois désabusée et poétique sert de signature stylistique à un toujours prompt à nous surprendre et nous fasciner à la hauteur de la saison précédente. En témoignent les allusions récurrentes à des scènes, des gestes ou des symboles déjà croisés dans les épisodes précédents. L’ensemble de ces leitmotives sollicitent notre attention et notre inconscient pour créer un réseau ténu et stimulant tout au long de la représentation. Ainsi, cette apparition subliminale de la scène du landau dans Le cuirassé Potemkine de Sergueï Eisenstein – landau d’où s’échappent des pommes de terre alors même qu’il dévale les marches, poussé par Patric Seibert, assistant de , grimé en mariée… Cette courte scène intervient à la suite de la découverte par Brünnhilde de la trahison de Siegfried – trahison qui ridiculise la jeune mariée et anéantit ses rêves de maternité (on la voit également dans le prélude donner à Siegfried une poupée dont visiblement, il n’a cure).

L’omniprésence de bâches plastiques enveloppant divers objets signifie la présence du pétrole et de ses dérivés comme obsession et fatalité. Au troisième acte de Siegfried, Brünnhilde apparaissait sous une couverture plastique ; dans Götterdämmerung, c’est le cadavre de Siegfried qui subira le même sort tandis que les filles du Rhin jetteront l’anneau dans un bidon de pétrole embrasé, réduisant à néant les espoirs de Hagen.

Un plateau vocal de grande qualité porte ce Götterdämmerung sur les cimes. Nouveau venu dans la production 2016, le Gunther de est tout simplement sublime de tenue et de projection. Rendant à la perfection ce mélange de veulerie et lâcheté qui structure le personnage, il en éclaire tous les arrières plans psychologiques. « est » Gutrune pour la quatrième année ; définitivement installée dans le costume vocal de cette demi-mondaine aux faux airs de midinette. Sa fascination ambiguë pour Hagen se changera bien vite en détestation quand elle découvrira la machinerie dont elle a été victime. est un Hagen au grain subtil qui sait ménager ses effets et ne se dévoilera qu’au dernier moment. La brutalité du meurtre de Siegfried est d’un réalisme glaçant, laissant apparaître le déséquilibre mental du personnage. L’Alberich d’ imprime sa marque malgré la brièveté de son apparition, ce qui n’est pas forcément le cas de la Waltraute de . Les Trois filles du Rhin conservent la cohérence de leur apparition dans Rheingold, ce qui est également le cas des trois Nornes à l’exception de la terne . La Brünnhilde de confirme le gain notable de ces quatre années de présence sur la Colline. Elle sait gérer ses forces pour livrer une immolation tout en puissance et en contrastes. lui rend la monnaie de sa pièce, idéal d’impact et de couleur, y compris dans la déchirante scène de l’agonie. Les forces vives du chœur de Bayreuth sont littéralement stupéfiantes et la bousculade millimétrée que Castorf leur demande d’exécuter vaut à elle seule le déplacement. semble plus à l’aise dans cette conclusion de Ring qu’au commencement. Prolongeant en partie les espoirs nés de son Siegfried, il mène la barque à bon port, même si le souvenir de Kirill Petrenko est loin de se dissiper en cette année de transition.

Et maintenant ?

Les distributions du Ring 2017 étant d’ores et déjà connues, on peut envisager l’évolution de la ligne générale de ce Ring dit « du bicentenaire ». Marek Janowski est confirmé à la direction musicale, comme une bonne partie des chanteurs qui figuraient au programme de cette année. 2017 verra normalement le retour de la somptueuse Camilla Nylund dont la Sieglinde promet beaucoup, après avoir incarné Elisabeth dans la production controversée du Tannhäuser de Sebastian Baumgarten. On ne regrettera sans doute pas la Fricka de Sarah Connolly, remplacée par Tanja Ariane Baumgartner, tandis que Hunding cherche encore un candidat qui osera succéder à Georg Zeppenfeld. Pour Wotan, on prend les mêmes qu’en 2016 et on recommence, à la nuance près que Thomas Johannes Mayer chantera le Wanderer dans Siegfried – rôle qu’il avait dû finalement décliner cette année, compte-tenu de sa présence dans Fliegende Holländer… La captation du Ring 2016 par Sky-TV achèvera de convaincre les indécis et permettra d’inscrire définitivement cette production parmi les plus importantes.

Crédits photographiques : (c) Enrico Nawrath

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