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La France au Festival des Nations, à Città di Castello

Festivals, La Scène, Musique d'ensemble, Musique de chambre et récital

Citta di Castello, Festival des Nations, du 23-VIII-2016 au 3-IX-2016

Au Festival des Nations, cette année, Debussy, Ravel, Fauré, Vieuxtemps, Vierne, Thilloy, des œuvres françaises connues ou secrètes et quelques créations jouées par des virtuoses français et italiens.

La 49e édition du Festival des Nations, qui s’est tenue du 23 août au 3 septembre à Città di Castello, en Ombrie, était dédiée à la France. Seize concerts qui ont animé non seulement la ville ombrienne, mais aussi quelques-uns des endroits les plus charmants de la vallée du Tibre, comme l’Oratoire de Morra. Des artistes italiens, français et internationaux, des créations, des premières, de grands classiques et aussi des perles du répertoire français fin XIXe et début XXe. Histoire, mémoire et contemporanéité pour un programme riche évoquant la musique, l’atmosphère, et les multiples énergies qui ont traversé Paris à ce moment crucial et ont transformé l’Art.

Autour de la Grande Guerre

Dans un projet triennal commencé en 2015 avec l’Autriche, le Festival passe en revue les musiques qui entourent la Grande Guerre, celle de 1914. Cette année, il est à la France. L’an prochain, ce sera le tour de l’Allemagne. La programmation permet d’entendre des compositeurs et des œuvres moins connus de cette époque et, pour ceux dont les noms sont évidents, des œuvres rarement jouées. « À ce moment historique crucial qui va de la fin du XIXe siècle aux deux premières décennies du XXe, explique le directeur artistique du Festival, Aldo Sisillo, Paris devient le centre de focalisation universelle des arts et de la recherche innovatrice où coexistent, parfois dans des conditions de vie précaires, les artistes qui vont marquer le passage du classicisme à la modernité. »

Ils sont nombreux à hanter les scènes du festival. Claude Debussy, , dont on a entendu un quatuor en fa majeur par les merveilleuses musiciennes du , Erik Satie, Georges Bizet, Igor Stravinsky, avec, aux deux pianos des sœurs Labèque, une évocation du 29 mai 1913, jour où le Sacre changea le monde de la musique, Offenbach par l’Orchestre de Dijon, une sonate rare d’Henri Vieuxtemps et deux pièces pour viole de Louis Vierne. Il y a aussi un Concertino de Jacques Ibert, Scaramouche de Darius Milhaud, des danses exotiques de Jean Françaix, mais aussi Charles Trenet, et Joseph Kosma, joués par l’, très dignement.

Un autre concert consacré aux « Ronds dans l’eau », par le duo , défigure hélas les chansons de Jacques Brel, Claude Nougaro, Serge Gainsbourg… et même la Mirza de Nino Ferrer ! est une Vanessa Paradis disjonctée vêtue post punk, coiffée en cyborg, qui chante avec un sourire de poupée trans. Soprano lyrique, elle sait chanter mais choisi de souffler, susurrer, sucer les chansons qu’elle hache hors rythme, sons crus parfois tout près du micro, cris suraigus, hululements, halètements… Du grunge au bel canto en passant par des sons jazzy, bluesy, bruts et crus, sa voix n’exprime pour ainsi dire aucune émotion. Elle détruit ainsi successivement Couleur café de Gainsbourg, Les ronds dans l’eau de Françoise Hardy. Sa version de Ne me quitte pas de Brel, semble d’abord une litanie étranglée, de plus en plus folle, essoufflée à en être presque émouvante – de vacuité. Sa Carmen se morphant à mi chemin en Come together, est bienvenue, mais lorsqu’elle se lance dans Lascia ch’io pianga de Haendel, ce n’est pas la musique mais la chanteuse qui est nue, car elle en est incapable.

L’Argent, une création de et

Depuis plusieurs années, une caractéristique du Festival des Nations est de réfléchir sur des thèmes d’actualité. Cette 49e édition se penche sur l’argent, à partir du roman d’Émile Zola, une commande au compositeur , pour qui « Les créateurs sont d’une certaine manière, pour les temps modernes comme pour les temps anciens, les sentinelles de l’humanité ». Le livret dense et terrifiant de raconte l’histoire d’une spéculation financière soldée par un échec tragique pour ceux qui ont tout perdu, mais pas pour le spéculateur qui, lui, retrouve ses billes et recommence.

Magnifique Sandro Cappelletti, récitant, droit, articulé, vêtu de noir, pantalon et chemise Mao, pochette rouge sur le cœur. Il dit son texte comme un héraut antique, accompagné des sonorités inhabituelles de l’ensemble . Des vents (flutes, clarinette et saxophone) mélangés au vibraphone, des percussions, et le rigoureux piano de Simone Nocchi. Chaque pièce de Pierre Thilloy semble être un océan qui emporte les auditeurs. Il écrit en flux, en tourbillons, sa musique produit des masses sonores, nuages porteurs, espace vital. On se sent enveloppé, porté, accompagné par cette musique et, comme les plus belles, elle reste, souvenir heureux auquel on voudrait revenir. Ici, il incorpore dans une structure tonale, des éléments mondialisés qui expriment l’universalité de la spéculation financière globalisée, la perte de repères, et fait naître l’émotion. L’Argent est une déclaration catégorique, annoncée par Sandro Cappelletto, hiératique oracle moderne, qui porte le message de Zola et dit la bassesse, la luxure, le mal absolu et universel des hommes. La beauté de l’œuvre, voix du récitant et musique, apporte, et elle seule, un espoir.

Récital lumineux de

Avec clarté, intelligence, subtilité, concentration, offre deux élégantes Barcarolles de Fauré, légères, subtiles, qui évoquent une Greta Garbo rêveuse en croisière. Puis ce sont, perles de nuit, brume de l’aube, Gaspard de la nuit de Ravel. Un jeu coulé, précis, évocateur, sans anecdotes, avec des rebonds souples qui laissent s’élever la mélodie. Louis Lortie prend le micro avant de commencer la deuxième partie, pour présenter les neuf Préludes de Fauré, rarement joués et splendides, impressionnistes, qu’il interprète ensuite comme en dansant, toujours en mouvement, ses mains s’envolant et se posant parfois douces, parfois puissantes, et son corps qui semble suivre le mouvement des bras. Il termine le concert avec la virtuosissime Valse de Ravel, parfaitement insidieuse et déchaînée. En bis, il joue un onirique Le Jardin féerique tiré de Ma Mère l’Oye de Ravel dans sa propre transcription pour piano.

« Je ne peux pas ignorer une seule seconde le pouvoir thérapeutique attribué à la musique ! » dit Pierre Thilloy. Cette édition du Festival des nations en apporte la preuve.

Crédits photographiques : Fabio Battistelli (clarinettiste de l’Ensemble ), Sandro Cappelletto et Pierre Thilloy © Monica Ramaccioni

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