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Le généreux Grieg au chevet de Brahms

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Jean-Luc Caron, musicologue spécialisé dans l’étude et la diffusion de la musique nord-européenne, entraîne depuis quelques années les lecteurs de Resmusica dans une ballade étonnante en pays scandinaves. Pour accéder au dossier complet : Brèves scandinaves

 

griegGrieg et Brahms se connaissaient et s’appréciaient de longue date mais on ne pouvait alors parler de véritable intimité et moins encore d’amitié profonde. 

Leur première rencontre date de l’hiver 1878-79 et le Norvégien fut probablement présent lors de la première exécution du récent Concerto pour violon en ré majeur de Brahms (1877), le 1er janvier 1879, avec en soliste le fameux virtuose . Dès le 3 janvier suivant, Grieg reçut un petit mot musical portant, de la main du maître, les premières mesures du second mouvement du concerto. Dès cette époque Brahms aussi bien que Grieg se respectaient, ou parfois, appréciaient vraiment la musique de l’autre.

On se souvient du fameux nouvel an 1888 qu’ils passèrent à Leipzig chez le violoniste Brodsky en compagnie de Tchaïkovsky et de Nina, la femme du Norvégien (relaté dans une de nos Brèves scandinaves : Brahms, Grieg et Tchaïkovski réveillonnent chez les Brodsky). Brodsky venait de jouer la Sonate pour violon n° 3 en ut majeur (1883) de Grieg.

Après le concert-Grieg du 24 mars 1896 à Vienne, les deux amis, accompagnés de quelques autres personnes, dont , célébrèrent l’événement jusque très tard dans la nuit. Grieg, discret sur son propre triomphe, prononça quelques phrases particulièrement chaleureuses et flatteuses à l’adresse du père du Requiem allemand. Emu, ce dernier se leva et sans un mot vint serrer amicalement la main de son respecté confrère. Grieg résumera ainsi ces contacts : « J’ai été beaucoup avec Brahms. Il était jovial et amical. »

Parvenu au soir de son existence l’état de santé physique de Brahms se dégrada avec rapidité miné par une hypertrophie maligne du foie (il s’agissait, dit moins pudiquement, d’un cancer hépatique) qui lui occasionna une jaunisse, un amaigrissement et une asthénie rapidement croissante dont l’apparition l’avait amené à consulter plusieurs médecins. A l’automne 1896 il prit vraiment conscience de la gravité de son cas et avança lucidement que « la fin de son existence terrestre approchait rapidement. »

Lorsque courant novembre 1896 arriva à Vienne (le 15) en provenance de Stockholm, il le revit avec grand plaisir et discuta longuement avec lui. Les deux compositeurs se rencontrèrent à plusieurs reprises à l’occasion des concerts Grieg organisés dans la capitale autrichienne sur une période de deux mois. Ils soupèrent souvent ensemble et alimentèrent d’interminables conversations. Brahms l’emmena avec plaisir dans son restaurant favori le « Hérisson rouge ». Dans une lettre à son cher ami Frants Beyer, Grieg s’étonna qu’un immense créateur tel que Brahms puisse apprécier sa musique. Face à tant de différences entre les deux styles, l’homme du Nord dévaluait sa propre création. Brahms lui fit l’insigne honneur de lui faire découvrir sa Quatrième et dernière Symphonie en mi mineur (donnée au Gewandhaus de Leipzig), marque de l’estime qu’il nourrissait pour son collègue scandinave. « Une de ses plus belles créations » statua l’auteur de Peer Gynt qui aima particulièrement le premier mouvement Allegro non troppo.

Sans doute abordèrent-il en toute sympathie les étapes de leur carrière respective, leurs rencontres artistiques, leurs souhaits et regrets, la vie musicale et politique si riche en cette fin de siècle mouvementé. On peut imaginer qu’avec pudeur ils évoquèrent la maladie et la mort annoncée. Une authentique affection s’était établie. Peu après, Grieg ne cacha pas son plaisir de revoir son ami allemand venu assister à son concert orchestral du 19 décembre qui avait programmé le fameux Concerto pour piano en la mineur, créé en 1869 à Copenhague, joué sous les doigts de et surtout de la soirée qui s’ensuivit. Il confia que cette entrevue conféra à son séjour viennois son plus puissant intérêt. Grieg qui devait se produire à Budapest le 22 décembre fut contraint d’annuler en raison d’une grippe compliquée d’une bronchite sévère et ne put recevoir Brahms qui s’était déplacé à trois reprises pour le voir.

Leur ultime rencontre se déroula en janvier 1897. Le 2 de ce mois, Grieg vint écouter le magnifique Quintette à cordes n° 2 en sol majeur pour 2 violons, 2 altos et violoncelle, op. 111, créé à Vienne en 1890. Il fut le témoin d’une formidable ovation. Bien qu’affaibli, poussa Brahms à saluer le public. Le avait aussi donné le Quatuor à cordes en fa majeur (op. 135, 1826) de Beethoven. Grieg devait quitter Vienne en direction de Leipzig en février 1897. Les deux monstres sacrés ne devaient plus jamais se revoir. Grieg âgé de 54 ans allait vivre encore une dizaine d’années.

Humaniste, sincère, empathique et authentique, Grieg aura contribué à faire vivre à son ami allemand de merveilleux moments. Conscient de la situation très préoccupante de Brahms, mais restant discret, il lui avait, avec une innocence feinte, lancé une invitation à venir en Norvège allant même jusqu’à évoquer la possibilité qu’il s’attelle à une cinquième symphonie !

Le 7 mars suivant Richter dirigea sa Symphonie n° 4 en mi mineur avec un fort succès. L’auteur l’avait dirigée en création privée à Meiningen en octobre 1885 tandis que la première publique fut placée sous la direction de quelques jours plus tard. Il n’y aura plus d’autres succès publics de cette ampleur. Une partie du public constata avec effarement son faciès émacié et son délabrement physique. Six jours plus tard il assista à l’exécution d’une opérette de son ami Johann Strauss, Die Göttin der Vernunft (La Déesse Raison) mais, épuisé, il dut se retirer avant la fin de la représentation. Le 3 avril 1897, quelques heures après avoir bu un peu de vin du Rhin qu’il apprécia une dernière fois il s’éteignit paisiblement à l’âge de 64 ans. Grieg, dans une lettre datée du jour même, adressée à son ami hollandais   s’exclama : « Pauvre Brahms ! Non : heureux Brahms ! Il ne souffrira plus et, il ne pouvait survivre… Comme je suis heureux d’avoir eu la bonne fortune de le connaître ».

Crédit photographique : Edvard Grieg / Medici.tv

 

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