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Le mythe de Kullervo

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Jean-Luc Caron, musicologue spécialisé dans l’étude et la diffusion de la musique nord-européenne, entraîne depuis quelques années les lecteurs de Resmusica dans une ballade étonnante en pays scandinaves. Pour accéder au dossier complet : Brèves scandinaves

kullervoLe Kalevala, épopée nationale finnoise, donne vie à un héros tragique nommé Kullervo. Son parcours mythologique résulte d’une enfance très difficile qui contribua à faire de l’adulte un homme sans foi ni loi, violent et inculte. Plusieurs chapitres du Kalevala décrivent ses aventures tumultueuses.

Son histoire commence ainsi. Deux frères rivaux, Untamo et Kalervo entre en guerre. La victoire d’Untamo conduit au massacre de toute la famille de Kalervo. Seule la femme de Kalervo, Untamala, enceinte de Kullervo, est épargnée. Dès ses premiers moments de vie Kullervo affiche une grande force et enfant encore il jure vengeance ce qui conduit Untamo à tenter vainement de le tuer à plusieurs reprises en essayant de le noyer, de le brûler puis de le pendre. Kullervo est protégé par ses pouvoirs magiques. Le tempérament violent de Kullervo  s’avère incompatible avec sa fonction de serviteur d’Untamo ; ce dernier le vend comme esclave au forgeron Ilmarinen. La femme de ce dernier l’emploie comme gardien de son bétail, lui inflige de mauvais traitements,  le nourrit avec du mauvais pain garni de pierres. Kullervo brise son couteau dessus, seul objet hérité de son père et décide de se venger en transformant des ours et des loups en vaches au sein du troupeau. Lorsque la femme d’Ilmarinen s’apprête à les traire, elle se fait tuer.

L’épisode qui décrit le mieux Kullervo est le suivant. Il s’échappe et part à la rencontre  de sa mère… et de son père Kallervo qui en réalité est vivant. On lui annonce que sa sœur a disparu. Après d’autre déboires dus à son asociabilité, le père de Kullervo l’envoie ramasser le tribut auprès de villages voisins. En revenant il rencontre une jeune fille la séduit et la viole. Vite il se rend compte qu’il s’agit de sa propre sœur disparue. Incapable de supporter une telle honte elle se suicide. De retour dans sa famille Kullervo relate le drame. Sa mère, plus modérée que les autres,  lui conseille cependant l’exil mais son fils va combattre les guerriers d’Untamo puis se suicide avec son épée.

Ces épisodes contiennent des pages épiques et poétiques d’une intensité qui marqua de nombreux artistes après qu’un médecin finlandais, Elias Lönnrot (1802-1884), eut recueilli d’innombrables sections orales du mythe en Carélie, qu’il agença superbement en le rendant beaucoup plus cohérent. Il publia le résultat de ses recherches autour de 1849. Le Kalevala eut un immense impact sur la Finlande, son histoire et sa confiance en elle-même. Il diffusa dans le monde entier et contribua à asseoir la réputation de la petite nation nordique bientôt en quête de son indépendance culturelle vis-à-vis de la Suède d’abord et politique face à la Russie tsariste ensuite.

Le Kalevala aida incontestablement à façonner le sentiment d’appartenance à la nation finlandaise qui trouva son apogée à la période du national romantisme de la fin du XIXe siècle mettant en valeur une culture populaire trop longtemps négligée. Kullervo y partage ses exploits aux côtés d’autres personnages majeurs tels que Väinamöinen, Ilmarinen, Aino, Lemminkäinen, Louhi, Kylliki… Toutes ces figures inspirèrent plusieurs compositeurs, écrivains et peintres de haute qualité qui traduisirent, souvent avec un formidable talent,  leurs impressions  et sentiments nationaux (et souvent nationalistes) par le biais de leur art.

Quant à Kullervo, le premier compositeur à composer dans cette optique fut Filip  (1835-1865) avec son Ouverture Kullervo écrite en 1860. Cette œuvre ne véhicule pas un intérêt majeur. Il faudra attendre la participation du compositeur et chef d’orchestre (1856-1933)  bien décidé à transmettre son ressenti dans La Marche funéraire de Kullervo (Kullervon surumarssi) composée en 1880 tout en restant confiné, avec capacité certes, dans le cadre des esthétiques de Beethoven (Symphonie n° 3 « Héroica ») et de Wagner (Le Crépuscule des dieux).

cpo_kullervo-300x3001Le père véritable de l’illustration géniale et originale du Kalevala, et de Kullervo en particulier, se révéla être qui élabora sa Symphonie Kullervo en 1892. Dès cette œuvre, il fut reconnu comme un exceptionnel défenseur de l’esprit du mythe national et, au-delà, de la lutte de la Finlande pour son indépendance. Il délivra un authentique discours romantique et patriotique. Le succès énorme de la création dépassa symboliquement les seuls effets de la partition. La Symphonie Kullervo inaugura la naissance de la musique finlandaise moderne. Il s’appuya ensuite sur d’autres sections du poème au profit de chefs-d’œuvre inoubliables comme la Suite Lemminkäinen, la Fille de Pohjola et Tapiola. On considère  cette musique comme proche du poème symphonique requérant une soprano, un baryton, un chœur d’hommes et un orchestre. L’œuvre précède de sept années la Symphonie n° 1 de notre compositeur ; elle fut créée à Helsinki sous sa direction le 28 avril 1892. D’une durée d’environ 75 minutes, cinq mouvements la structurent et Sibelius confia que les thèmes qui la composent étaient entièrement de son cru et sans rapport avec des thèmes folkloriques antérieurs. Les mouvements numéros 1 (Introduction), 2 (La jeunesse de Kullervo) et 4 (Kullervo part en guerre)  font appel au seul orchestre. Pour Kullervo et sa sœur (n° 3) toutes les forces en présence sont mobilisées. Il relate le héros amoureux, séducteur et pour finir violeur avant que l’identité de la jeune fille ne lui soit révélée. Dans le dernier mouvement, le cinquième, La mort de Kullervo, interviennent le chœur et l’orchestre.  L’ensemble crée une impression extraordinaire et fascinante.

L’écrivain Aleksi Kivi (1834-1872) produisit sa tragédie Kullervo deux ans après la création de la musique de Sibelius tandis que le génial Akseli Gallen-Kallela (1865-1931) peignit deux tableaux exceptionnels : La Malédiction de Kullervo (1899) et une fresque intitulée Kullervo part en guerre (1901). Le sculpteur Carl Aeneas Sjöstrand (1828-1905) sculpta en 1858 un Kullervo déchire ses langes et en 1867 un Kullervo parle à son épée.

Contemporain de Sibelius, (1887-1947), compositeur autochtone incontournable et de premier plan bien que trop oublié, livra un beau et robuste poème symphonique Kullervo en 1913. Leur compatriote Armas Launis (1884-1959)  établit un opéra éponyme en 1917 (version scénique de 1940 à Nice). Plus récemment, un des compositeurs contemporains les plus importants de Finlande, (né en 1935), donna à son tour un opéra Kullervo en 1992, inoubliable. En 2010, Perttu Haapanen (né en 1972) a composé Kullervo Clusters pour chœur mixte sur des textes issus du Kalevala, bien sûr.

Peu de mythes ont à ce point inspiré et laissé  leurs marques sur tant d’artistes et d’œuvres. On pourrait comparer le destin douloureux de Kullervo aux histoires universelles d’Œdipe, Siegfried et Hamlet. Puisse ce bref survol piquer les curiosités et inciter à découvrir les textes évoqués et les musiques indiquées. Cela vaut vraiment le détour !

Visuels : La malédiction de Kullervo par Axel Gallen-Kallela ; CD Kullervo de chez CPO

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