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Entretien avec Renaud Capuçon

c-doutre-renaud-capuon Depuis bientôt vingt ans, le violoniste mène une brillante carrière internationale. Chambriste, créateur et directeur artistique de festivals mais aussi professeur… Son goût prononcé pour la transmission l’a conduit au fil des saisons à élargir sa palette d’activités car il fait partie de ceux qui n’hésitent pas à partager leur passion de la musique dès que l’occasion se présente. ResMusica l’a rencontré cet été lors de son passage au festival de la Roque d’Anthéron. Le violoniste évoque notamment son actualité dans un style qui le caractérise,  avec simplicité et générosité.

ResMusica : Dans une récente interview donnée à ResMusica, nous a dit qu’on pouvait craindre que la musique classique ne devienne comme « l’égyptologie, une science réservée à une poignée de spécialistes ». Partagez- vous cette vision là?
: J’aime beaucoup Augustin, c’est un ami en plus ! Il a le droit de penser cela mais moi, je suis plus optimiste. Au contraire, même si effectivement on peut penser que le public diminue… Cela fait 20 ans qu’on me dit cela et pourtant les salles de concert sont pleines. S’ils étaient si vieux que cela, ils seraient tous morts : il n’y aurait plus personne ! (rires)
Bien sûr qu’il faut être très vigilant. La jeune génération n’a pas eu la même éducation que nous. Je pense que curieusement à la fois internet et le numérique peuvent aussi donner d’autres perspectives. Je connais beaucoup de jeunes qui viennent au concert et c’est une question de « comment » on arrive à leur faire attraper le virus. Bien sûr, ce n’est pas facile. Les choses peuvent évoluer et on a tellement besoin d’art dans cette époque qui est très compliquée justement. On a besoin de culture, de musique mais aussi de danse, de théâtre. J’ai l’impression que les gens ont besoin d’être nourris par cela. Aujourd’hui, il y a une nécessité. On est au-delà du phénomène de l’éducation qui fait qu’on va écouter de la musique. Il y a une question de besoin, comme une nourriture, quelque chose qui vous nourrit. Plus on va aller vers des temps troublés et durs, plus la musique aura sa place.

RM : Le fait que certains musiciens soient présents sur internet et les réseaux sociaux semble réellement un plus pour promouvoir la musique classique. Désormais, on consulte le site Facebook ou Twitter d’un artiste pour suivre son actualité…
RC : On porte cela aussi en tant qu’interprète et on a une forme de responsabilité. Les réseaux sociaux véhiculent pas mal de choses et si on peut s’en servir dans ce but, je trouve cela formidable.

RM : Au cours de l’été, vous participez à des festivals, dont celui de la Roque d’Anthéron et le Menuhin Festival de Gstaad, en duo avec . Vous jouez le double concerto de Mendelssohn pour piano et violon et orchestre à cordes. Depuis l’illustre duo Argerich-Kremer, il n’est plus tellement joué ni enregistré. Qu’est- ce qui vous a séduit dans cette œuvre ?
RC : Je l’ai joué il y a environ 15 ans avec . C’est un concerto que j’ai mis très tôt au répertoire. J’adore Mendelssohn. C’est une œuvre très jubilatoire, un concerto-sonate. C’est à la fois un dialogue entre le violon et le piano et avec l’orchestre. Le mouvement lent est une grande sonate avec un accompagnement d’orchestre. C’est une pièce qui représente vraiment ce qu’est Mendelssohn jeune. On sent le don complètement incroyable et il s’amuse avec ce qu’il écrit. Avec Khatia, on s’amuse aussi. Elle prend des tempos incroyables ! C’est vraiment un jeu musical avec beaucoup de plaisir.

RM : Vous collaborez avec depuis longtemps maintenant. Vous disiez lors de la sortie du disque de Franck/Dvorak qu’elle vous poussait à vous « surpasser »…
RC : Ah oui, complètement ! On vient de jouer ensemble il y a deux jours à Menton. Nous sommes très différents, dans nos jeux et nos personnalités. Quand nous jouons ensemble, elle m’apporte énormément mais je pense que je lui apporte aussi de ce que je suis. En fait, nos personnalités se marient sur scène et se mixent. Mais surtout, on met en commun nos idées. C’est comme une étincelle à chaque fois. C’est vrai que c’est très plaisant. D’abord, il y a une part d’improvisation. On est sur les starting-blocks en permanence. C’est un état que j’ai trouvé avec assez peu de pianistes. Je ressens aussi cela avec . Je donne toujours cette comparaison, Khatia a beaucoup joué avec Kremer. Moi, j’ai beaucoup joué avec Martha. Finalement, on joue ensemble et cela fonctionne aussi. Ce n’est pas pour rien. Je ne me compare pas à Kremer et je ne la compare pas à Martha mais le fait que ces deux entités puissent jouer ensemble, cela veut dire quelque chose.

RM : Est-ce que ce ne serait pas lié à cette capacité que vous avez à prendre chaque phrasé avec spontanéité et aussi à « respirer » en fonction de l’autre?
RC : Oui, c’est dû au fait que nous quatre, du moins Khatia et moi, nous nous écoutons énormément. On est dans « deviner ce que va faire l’autre ». On est absolument pas dans « je joue et l’autre suit ». Cela ne marche pas. En tout cas, ce n’est pas comme ça qu’on voit la musique.

RM : Faire de la musique entre amis et « grandir ensemble » est quelque chose de très ancré dans votre carrière et dans votre évolution.
RC : Oui, il en va de même avec les chefs d’orchestre. C’est tellement comme une conversation. En plus, on peut très bien s’entendre avec quelqu’un et ne pas s’entendre sur scène. Disons que quand on a de vraies affinités humaines, on a envie d’écouter l’autre. C’est comme si vous allez à un diner et que la personne vous déplait. Vous n’allez pas l’écouter et interagir de la même façon que si la personne vous plaît et que vous avez envie de partager quelque chose. C’est la même chose en musique. Il y a des gens avec qui on sent qu’on est musicalement proche et qu’on peut à la fois construire quelque chose, et puis, comme avec Khatia, prendre des risques. Cela devient des aventures passionnantes.

RM : Concernant ces envies de collaboration, allez-vous les planifier ou juste laisser faire le hasard ?
RC : C’est assez variable. Jusqu’à maintenant, je suis très fidèle que ce soit avec Nicholas Angelich, Jérôme Ducros, Frank Braley. Ce sont des pianistes avec qui je joue depuis 20 ans. Il y a des personnes qui s’ajoutent de la nouvelle génération. Il y a des découvertes. Rien n’est planifié. Je ne note pas sur un papier : « tiens en 2020, je vais jouer avec untel parce qu’il m’intéresse. » Un de mes rêves, c’est de jouer avec András Schiff parce que nous nous sommes rencontrés et que nous avons envie de jouer ensemble. Cela se fera mais il y a 5 ou 6 ans, je ne le connaissais pas. La vie fait qu’on évolue et qu’on a envie de jouer avec certaines personnes.

RM : Le choix du répertoire se fait alors naturellement.
RC : Oui, de façon générale, le fait de grandir, vieillir et murir amène des envies différentes de répertoire à différents moments. Il y a des périodes consacrées à un compositeur. Là, je sais que je vais revenir à Bartók dans les années qui viennent. Ce n’est pas un organisateur qui me le demande, cela correspond à un souhait.

RM : Pouvez- vous nous parler de votre quatuor pour cordes avec , et Guillaume Chilemne ? On retrouve à nouveau une alchimie entre vous. Quels sont vos projets en cours ?
RC : Nous travaillons les derniers quatuors de Beethoven donc c’est un travail qui va prendre plusieurs années. Nous allons moins jouer la saison prochaine et la suivante. Mais cette année, nous avons donné beaucoup de concerts. C’est vraiment un plaisir de travailler ensemble et de construire ce répertoire.
Nous nous sommes vraiment choisis. C’est un projet que nous avons bâti sur plusieurs années. Un quatuor à cordes, cela veut dire passer des heures dans des salles à travailler pour monter un quatuor de Beethoven. Nous avons travaillé un an et demi avant de donner le premier programme. Nous nous entendons très bien et j’ai l’impression d’avoir trouvé une nouvelle génération. Ils ont 20 ans de moins que moi, 15 ans en tout cas et c’est très rafraîchissant. Ils me mettent au courant de toutes les nouvelles technologies ! Je plaisante mais parfois, j’ai l’impression d’être un peu en décalage. Mais ils sont jeunes ! Moi, j’ai quarante ans !! (rires) Il y a une énergie, une façon différente dans la façon de voir les choses. J’ai toujours aimé le fait qu’on se complète ainsi.

RM : Vous enseignez au conservatoire de Lausanne. Quel regard portez-vous sur cette activité et quel est votre approche de l’enseignement?
RC : C’est un vrai cap. Il y a eu un vrai changement avec le fait d’enseigner, chose que je voulais depuis longtemps mais c’est arrivé vraiment au bon moment. Quand on enseigne, on cherche bien sûr à aider l’autre, à comprendre et donc on écoute. Ce qui est fascinant, c’est qu’on redonne ce qu’on a reçu plus jeune. Parfois mot pour mot ce qu’on nous a dit il y a dix, quinze ans. C’est formidable car on se rend compte à quel point on a mémorisé ce qui nous avait été dit et on le ressort. Et en même temps, je dis à mes élèves que grâce à eux, je retravaille en reformulant et en essayant de résoudre leurs problèmes. Je me réapproprie ce que mes professeurs m’ont dit quand j’avais 10, 12, 15 ans et je le retravaille avec ma maturité de 40 ans ce qui fait que je travaille une deuxième fois, mais avec ma pleine conscience et capacité intellectuelle.
C’est complètement passionnant parce que je retravaille avec les mêmes professeurs qu’il y 20 ans. Il y en a une qui est récemment décédée mais je pense à elle tous les jours parce qu’en enseignant et travaillant, je retravaille une nouvelle fois. Pour moi, le fait d’enseigner a changé énormément de choses.

RM : Est-ce que dans votre enseignement, votre expérience auprès de Claudio Abbado lorsque vous étiez dans l’Orchestre des Jeunes Gustav Mahler peut vous servir de base ?
RC : Oui, bien sûr, cela fait partie de ce qu’on appelle la culture. Tout ce qui m’a enrichi, que ce soit la musique de chambre ou l’orchestre avec Claudio Abbado, la musique de chambre avec , tout ce que j’ai appris en fait, je le retransmets à mes élèves. Il y a des anecdotes, des histoires et surtout des états. Il y a des jeunes dans ma classe qui vont plutôt être violonistes d’orchestre, d’autres qui vont être professeurs, d’autres solistes ou musiciens de chambre. C’est à moi de les orienter. Je trouve cela stupide de dire à chacun, « toi, tu seras un grand soliste ». Ce n’est pas honnête si ce n’est pas vrai. Il faut au contraire essayer de creuser avec eux, trouver leur route pour qu’ils puissent s’épanouir au mieux. C’est vrai que l’expérience que j’ai eue en musique de chambre, en soliste et en orchestre me permet d’avoir une vision assez globale des choses. Je n’ai pas fait que jouer des concertos toute ma vie. Dans ce sens- là, ils ont en face d’eux quelqu’un qui sait où les envoyer et comment les orienter.

RM : Deux de vos élèves ont gagné des prix prestigieux, et Lilya Petrova.
RC : Les deux méritaient ces prix et cela arrive au bon moment. Elles ont aussi l’expérience de la musique de chambre. Aujourd’hui, elles ont un agent et ont commencé à enregistrer des disques. Elles sont complètement prêtes pour affronter le milieu de la musique. C’est formidable de voir des élèves réussir. Pour la classe notamment, l’émulation des moins avancés, de voir quelqu’un de plus avancé qui « s’envole », c’est génial.

RM : Si vous aviez la possibilité de créer le programme de concert idéal, y aurait- il toujours le violoniste ?
Je crois savoir que vous revenez toujours à lui depuis vos débuts.

RC : Je dois dire que voir réunis sur scène et Carlo Maria Giulini dans le concerto de Brahms avec le Philharmonique de Vienne, c’est une rencontre que j’aurais vraiment rêvée. Cela n’a jamais existé. Ils n’ont jamais joué ensemble même si cela a failli se faire une fois. Cela aurait pu être fascinant. Ils avaient des personnalités opposées mais tous deux avaient une forme de spiritualité qui aurait pu les rapprocher.
Ferras est effectivement toujours présent. Je l’écoute très souvent. C’est une sonorité qui est prégnante : c’est quelque chose qui vous parle. Quand je donne des exemples, même quand je parle à un orchestre, c’est sa sonorité qui vient en premier. C’est la sonorité de Giulini pour des pièces de Bruckner, Abbado dans d’autres répertoires. On puise à différentes sources mais je suis absolument fasciné par Milstein, Menuhin, Grumiaux. Avec Stern et donc Ferras, ce sont les cinq violonistes vers lesquels je reviens tout le temps. Il y en a d’autres bien sûr qui sont magnifiques mais ce sont mes préférés.

RM : Dans vos projets d’enregistrement, un disque avec trois œuvres contemporaines va bientôt paraître. Pourriez-vous nous en parler ?
RC : Le disque va sortir en novembre. C’est un projet qui me tenait à cœur. Ce sont trois concertos que j’ai commandés, qui ont été écrits pour moi et que j’ai créés donc vraiment que j’ai vu naître. C’est une expérience extraordinaire de recevoir par la poste une partition. Vous l’ouvrez. C’est juste extraordinaire !
Il y a une énorme responsabilité parce que la première fois que cela va être joué et que cela va être entendu, les premières impressions vont être « grâce » ou « à cause » de vous. Ces trois pièces magnifiques sont très différentes. Rihm, c’est vraiment un poème d’une quinzaine de minutes. Mantovani, une pièce concertante qui s’appelle Jeux d’eau, extrêmement virtuose. Puis, le concerto de Dusapin qui s’appelle Aufgang, qui est une sorte de quête, de recherche et qui est en trois mouvements avec un mouvement lent d’une beauté incroyable.
C’est un vrai pari de sortir aujourd’hui un disque avec trois œuvres du XXIe siècle. En même temps, à l’époque de Brahms, de Schubert de Haydn, il y a toujours eu des premières fois. J’ai trouvé que c’était fort de les porter parce qu’elles ont été écrites pour moi. Je vais dire au public « ce sont des grandes œuvres, faites moi confiance et allez- y ».

RM : Trouve- t on toujours dans votre valise un recueil de Paul Eluard et un livre de ?
RC : , pas en ce moment. Je l’avais l’été dernier, là je ne l’ai pas pris avec moi en vacances. Les poèmes d’Eluard sont dans ma tête tout le temps. Cet été, j’ai hésité à prendre l’intégrale mais j’avais tellement de bagages ! J’en relis très souvent, surtout Lettres à une inconnue. Je la lis une fois par an. C’est tellement incroyable, c’est l’abandon. Ce sont deux auteurs qui m’ont porté entre 15 et 25 ans et c’est resté comme quelque chose de très fort.

Crédit photographique : (c) Caroline Doutre

 

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